Capsule

par Aurore Valmary

 

Nous serions dans la rue Calvet, à l’aube du mois de septembre. Les aiguilles de ma montre se situeraient approximativement entre 8 heures et 9 heures du matin si l’on en croit la position du soleil. Je longerais cette rue pour la première fois, envahie par la peur. L’été indien laisserait flotter une certaine douceur, les arbres qui jalonneraient les propriétés de cette rue seraient encore fleuris et le lierre habillerait toujours les maisons du quartier. Cette ambiance bucolique laisserait place à la curiosité des étudiants regardant tour à tour, entre les jours des portails, comme des enfants un peu trop curieux. Pas à pas, cette imposante bâtisse se dévoilerait sur ma gauche, marquée par le temps. J’arriverais au bout d’une impasse et, sur ma droite, un drôle de mur terni m’interpellerait, dont la hauteur était bien inférieure aux autres immeubles de la rue. Multiples tonalités viendraient le recouvrir. Ces nobles couleurs formeraient un ensemble bien singulier pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux venus en ce jour de rentrée et pourtant, il s’agirait bien de graffitis. Sur ce mur, je verrais une longue enfilade de chewing-gums collés les uns devant les autres. L’incompréhension serait mon sentiment premier : je me dirais, assurément, qu’il s’agit d’un message de contestation. Après tout, on m’avait prévenue que ce lycée avait toujours eu une certaine réputation en la matière.

Ce mur, qui s’étendait sur une trentaine de mètres, emplissait à lui seul les deux tiers de l’impasse, du moins c’était ce qu’il me semblait. Cette façade devant laquelle j’étais passée tous les jours pendant trois ans avec la même interrogation, à quoi pouvait-elle bien servir et pourquoi personne ne l’avait jamais débarrassée de ces chiques ? Les unes devant les autres, elles dominaient la rue Calvet, comme l’une de ces œuvres d’art moderne dont seul son auteur saisit la portée. Je me retrouvais devant elle matin après matin pour attendre celle qui est aujourd’hui ma plus vieille amie, puis nous résigner à rentrer dans l’enceinte du lycée. Des Converse à cheval sur un fil électrique traversaient en large la rue. Cette célèbre paire de baskets bleue pendue grâce à ses lacets blancs est restée au moins plusieurs années en l’état. Personne ne les avait enlevés jusqu’à aujourd’hui, retirant quelque peu le charme de cette impasse.

Les heures, les jours et les années défileraient… « avec lenteur », aurais-je soutenu, mais aujourd’hui je les vois comme une parenthèse dans laquelle j’aimerais revenir l’espace d’un instant. Je m’ennuierais à nouveau dans cette rue lorsque nous aurions du temps à tuer, à discuter là, au bord de ce trottoir, tout comme ces lycéens. Nous y croiserions des camarades d’autres classes et nous en profiterions pour rire aux éclats et certainement nous plaindre du dernier sujet de littérature. Nous débattrions alors autour de cette célèbre citation de Socrate « Je sais que je ne sais rien » et nous parierions sur notre avenir. Ce serait dans cette rue, aux allures presque glauques, que je prendrais le temps de penser et d’être libre. Le souvenir de ces longues journées interminables, parsemées de moments dans la rue Calvet, est aujourd’hui ma capsule de nostalgie. Ces trois années auraient filé à toute vitesse. Nous arriverions alors au mois de juillet, l’heure du départ. Une de ces belles journées ensoleillées que nous offre la saison estivale. J’aurais foulé cette rue Calvet une dernière fois, croisé de nouveau les arbres en pleine floraison. J’y aurais rencontré mes camarades pleurant à chaudes larmes, sans trop savoir si elles étaient de joie ou de peine. Ce jour-là, en regardant une fois de plus en sa direction, j’aurais finalement compris le message que cachait derrière ce mur… la trace de notre passage.

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur email