De La Fontaine à la Comédie

par Micheline Boursiac-Petit

 

La difficulté, c’est de prendre son élan depuis les Griffouls, pour venir à bout de la côte de la rue de la Comédie. Après une grande inspiration gorgée des arômes provenant de la brûlerie Nellou, j’y vais. Je ne peux éviter le tressautement des pavés et le brinquebalement de mon vieux, très vieux vélo. Je n’ai pas le temps de m’interroger sur la signification des monogrammes en fer forgé qui illustrent les tympans de certains porches, autrefois hôtels particuliers de la noblesse montalbanaise. Parfois l’un d’eux est ouvert, j’ai juste le temps d’apercevoir une cour intérieure insoupçonnée, enclos de fraicheur et de silence historique ! Il est dit que Charles IX, Catherine de Médicis, Henri de Navarre, la reine Margot… et même Richelieu séjournèrent dans l’un d’eux ! Si je chutais encore devant celui d’Henri de Montauriol, apothicaire, nul doute qu’il me témoignerait autant de soins qu’à Charles VII, quelques siècles plus tôt.

Mais je ne suis pas historienne, et certainement très inconsciente d’oser parler de cette rue, l’une des plus chargées d’histoire, une histoire sans fin…

Cette rue de la Comédie, je la grimpe plusieurs fois par jour, presque « en danseuse » pour parvenir à bout de ce dénivelé qui peut couper le souffle et les jambes. Dès que l’on arrive au croisement de la rue d’Elie, on est sauvé. Normal ! On n’est pas loin du bar associatif. Il y aura toujours un regard pour vous accueillir et, peut-être, cet homme en fauteuil roulant, jean délavé et canotier protégeant une longue chevelure blanche, qui vous interpellerait histoire de parler un moment. Parler ? Surtout écouter. Son soliloque assourdissant tenait de la révolte, du monde à repenser, de l’individualisme dans notre société, et parfois se perdait dans des considérations obscures à ma compréhension.

Après l’effort de la montée, je laisse aller le reste de vitesse… repos… avant de retrouver d’autres pavés, censés permettre aux piétons de traverser en toute quiétude la rue Mary-Lafon. Les automobilistes n’ont pas encore compris le savant changement de couleur et d’épaisseur des petits cubes inégaux… mon vélo, si.

Je me retrouve devant ce qui fut autrefois la grande entrée du théâtre, celle d’avant le parvis, d’avant la façade actuelle, celle dont les immenses portes de bois ne sont ouvertes que rarement, qui font face à une autre comédie, la petite !

J’aime bien cette rue, surtout parce qu’elle mène au théâtre, elle est prometteuse, on la gravit le soir dans l’impatience et la certitude de vivre un moment unique. Retrouver ses amis, partager des émotions, parfois des moments de grâce. Dans cet empressement, le pas se cadence au rythme de la chanson de Paolo Conte ! Comédie… Comédie… la Comédie d’un jour, la Comédie d’ta vie ! Pomm pomm pomm…

« Comédie » : ce nom depuis la construction d’un petit « Jeu de Paume », bien avant celle du théâtre, où l’on donnait… la comédie.

Certains soir, pour que la jupe ne se prenne pas dans les rayons du vélo, je marche. Les boutiques ont fermé leurs portes, certaines leurs rideaux de fer, d’autres leurs grilles. Seul l’étalage des fruits et légumes persiste malgré l’heure avancée, c’est rassurant. Souvent des bavardages de sonorités inconnues, slaves ou indiennes, parviennent à mes oreilles, des rires, des hommes et des femmes qui prennent le temps de se parler, de blaguer à l’heure de la soupe dont le parfum s’échappe d’une fenêtre, là-haut dans les étages.

La galerie de Grégory « Baz’Art », qui est loin d’être du Bas Art, est encore ouverte elle aussi, pour les copains venus finir la journée, commenter l’actualité, la dernière expo de « Machin », refaire la critique d’Art, de cet Art qui part dans tous les sens dans notre monde contemporain. Le Mini Musée revendique sa place !

La dame qui tient la boutique de « fringues d’occasion » est en train de ranger ses bacs pleins de tissus de couleurs… Jeans, vestes, chemisiers, foulards et parfois plumes avec chapeau… Un amoncellement de frivolité pour les unes, une nécessité pour les autres ; matières douces, épaisses, fluides selon la destination du vêtement. Il m’est arrivé de pousser la porte dans la journée, et c’est comme si je rentrais dans une grotte de tissu, d’odeurs, d’accessoires féminins, sacs, ceintures, fanfreluches parfois défraichies d’avoir étés trop portées. Combien d’histoires, de bonheurs, de drames, de femmes, d’hommes, d’enfants derrière ces vêtements… Je pense à l’accumulation de vêtements que Boltanski avait installé au Grand Palais pour matérialiser les milliers d’êtres exterminés dans les camps de concentration.

Mais bon sang… mais bien sûr ! rue de la Agulharia… de la Gulharia ! C’est la rue de l’Aiguille, celle du tissu, celle des drapiers, dont les hôtels communiquaient avec les ateliers du vallon de la Mandoune, utilisant les différences de niveau pour l’installation des métiers, étendre et sécher les tissus…. je vois les colis déchargés à dos d’homme depuis les gabarres naviguant sur le Tarn, transportés à dos de mulet jusque vers les entrepôts, dont certains furent ouverts récemment pour une exposition de photographies. J’avais été impressionnée par les dimensions des salles, des énormes voûtes de briques et par l’ambiance intacte conservé par ce lieu, fermé depuis… ?

Aiguille, drap, fil, tissage, empreinte, impression, indiennes… tout ces mots s’appellent dans ma mémoire… mais ceci est une autre histoire…

Dernier coup d’œil à droite vers le café « chez Barroso » pour voir des tablées d’hommes, dehors ou dedans, où les voix se répondent, se surenchérissent par-delà la musique, dans le joyeux cliquetis des verres et des chaises bousculées.

Traverser la rue… enfin… le Théâtre et ses Lettres d’Automne !

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