Derrière les portes

par Nathalie Belardi

 

Ce serait comme si, depuis mon arrivée à Montauban, le fil conducteur ou plus exactement la rue conductrice, dans cette ville, était la rue Gustave-Jay.

Si je vous y amenais, on la rejoindrait en partant du centre-ville, en tournant juste après avoir traversé le Pont Vieux, à l’entrée de la ville basse. C’est LA petite rue, celle de derrière, qui est cachée, qui n’a pas l’air d’une rue, celle de derrière mais qui toutefois, l’air de rien, est fréquentée, animée et vivante.

Elle démarre ou se termine, je ne sais plus, par une place, lieu de rendez-vous incontournable de quelques joueurs de pétanque du quartier. Elle suit le cheminement du Tarn, sur sa droite. Elle en est séparée par un parc, quelques habitations, l’Espace Bourdelle Sculpture, une ancienne usine… et se termine tout au bout par l’ancienne glacière, magnifique bâtisse du début du siècle. Sur la gauche, se trouvent ses habitations mais aussi le restaurant « Le fil de l’eau », l’école, la salle de yoga… pour ne citer que quelques lieux… Je voudrais vous raconter comme si nous y étions, qu’elle est remplie de souvenirs présents à chaque instant dans mes pensées, résurgences de différents lieux qui m’amènent à l’arpenter quasi hebdomadairement… Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est ce qui se passe derrière ses portes : ces bribes d’évènements, ces petites histoires…. qui la rendent unique.

Déposée, téléportée à l’angle d’une rue… Où suis-je ? Rue Gustave-Jay ! tout commencerait par l’épicentre, le cœur, le pouls de cette rue : l’Espace Bourdelle Sculpture, théâtre de rencontres, lieu bouillonnant de créativité, de vie. Toutes ces voitures garées en épi devant, leurs propriétaires seraient-ils allés sculpter ? modeler ? créer ? visiter ? observer ?… ou plutôt seraient-ils juste en face, en séance de yoga, en soin thérapeutique ?… ou encore arpenteraient-ils les berges du Tarn en passant par l’ancienne aire de stationnement pour les voyageurs ? Seraient-ils amateurs de Land Art… sèmeraient-ils à l’occasion d’une balade des pépites… poétiques… ? Ce cycliste que l’on aperçoit au loin, reviendrait-il de contempler le majestueux kaki gorgé de fruits orangés, vous voyez duquel je parle, oui, celui-là… Celui que l’on aperçoit derrière la grille, trônant dans le parc de la plus belle maison de la rue Gustave-Jay ?

Mes pensées me ramènent aussi à cette maisonnette proche de l’épicentre, que j’avais louée il y a déjà quelques années, située en prolongement d’une longère. Mon cocon et cette bâtisse avaient, en commun, le jardin caché derrière les murs de la propriété. On pouvait profiter, sans vis-à-vis, de cette enceinte végétale où s’épanouissaient de nombreuses plantes, telles que roses anciennes, laurier-rose, figuiers… Et tant d’autres espèces et aussi de nombreux hôtes : mésanges, hérissons, chatons… Dans des temps pas si lointains, ce jardin aurait été le théâtre de tant d’événements.

La longère accueillait, accueille toujours, une salle de yoga. Quelquefois, prenant un bain de soleil, je serais enveloppée par les mantras de méditation ou les textes de Milarépa s’envolant par la fenêtre ouverte. On dirait qu’un ange passe…

Ce jardin caché, ce jardin secret situé en contrebas de la maison, accueillerait aussi une fête d’anniversaire avec la terrasse improvisée en scène de spectacle, la façade du logis en décor de théâtre pour une représentation de flamenco surprise en guise de cadeau. Un petit homme de cinq ans tout vêtu de noir et sa tatie portant une robe flamboyante rouge à pois noirs danseraient avec grâce. Leurs silhouettes, gigantesques ombres chinoises dessinées sur la face arrière de ce vieux corps de ferme, graveraient dans nos mémoires l’instant, incroyable, de magie qu’ils offriraient à nos yeux ce jour-là, ce soir-là…

Ce jardin évoquerait des réminiscences d’autres soir d’été. Lorsque les vents seraient favorables, les concerts du Jardin des Plantes viendraient chatouiller nos oreilles : soirée enchantée par Mélodie Gardot… temps suspendu…. Il aurait aussi vu se concrétiser des amours naissantes. Comme le jour où, sur son visage, seraient passées tour à tour incertitude, hésitation, appréhension… et le voilà qui se serait lancé : « Une maison sans femme, c’est comme un écrin sans bijou… Veux-tu venir vivre avec moi… »

Mes pensées m’emmènent maintenant au « Fil de l’eau » où, à l’occasion du départ d’une connaissance, nous serions réunis autour d’un pot d’adieu. Ce jour-là, aurais-je revu cette ancienne camarade de fac, c’était il y a au moins vingt-cinq ans à Toulouse ? j’ai la mémoire qui flanche… Et là, ce jour-là, ici, improbable ! Elle n’a pas changé, ses traits de personnalité sont juste plus accentués. Est-ce cela, vieillir : être plus… être plus…. avoir nos traits exacerbés et s’être enrichi ?

Et si, cette rue-là, j’y revenais ?…

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