La boutique des frères Bonis

par Joëlle Faure

 

La ville s’éveillait. Je traversais la place Nationale en diagonale. D’un regard, je balayais presque toutes ses façades. Défilaient devant mes yeux son beau cadran solaire, sa croix en bois délavée par le temps marquant l’emplacement de l’ancien pilori et, tout là haut, cet appartement aux rideaux blancs qui semblaient être en lambeaux, chose qui m’avait toujours intriguée.

La place était vide, calme. Elle semblait respirer lentement.

Sur le carreau, les pigeons essayaient de glaner, de-ci, de-là, quelques miettes laissées la veille par les clients des restaurants.

Les rayons du soleil n’allaient pas tarder à lécher les belles briques roses.

Une fois parvenue sous les couverts, au coin de la boutique de Maurice le bouquiniste, j’apercevais l’angle de la maison du Crieur, si reconnaissable par la tête sculptée dans la pierre. Perdue dans mes pensées, je posais par mégarde mon pied sur la pierre de la légende de ce lieu. Mais, contrairement à la prédiction, son pouvoir mystérieux ne me fit pas perdre le sens de l’orientation… Il me plongea dans un autre monde.

La boutique de livres anciens avait laissé place à la maison consulaire, les pans de bois avaient remplacé les briques. Les marchands des couverts dressaient leurs étals pour vendre draps, sabots, blé, fruits et une multitude d’autres denrées. Les taverniers rentraient les barriques de vin. L’apothicaire regardait tous ces va-et-vient sur le pas de sa porte, pendant que les enfants couraient à perdre haleine.

Le carreau de la place s’animait. Nous étions le 25 juillet, jour de l’une des quatre foires de l’année qui amenait marchands, paysans venus de toute la région vendre leurs marchandises. D’un pas, ils se rendaient à la maison consulaire pour louer des tables afin de disposer leurs marchandises. Mon regard se retourna sur la croix en bois, le pilori en pierre était à nouveau là, un fabricant malhonnête ou un voleur de grands chemins y était attaché afin de payer sa dette et donner exemple.

En ce qui me concernait, les passants ne semblaient pas surpris par ma présence… Je jetai donc un œil sur ma tenue. À ma stupéfaction, moi aussi j’étais vêtue d’une longue robe grise au tissu épais, d’où dépassaient des sabots. Je posai mes mains sur ma tête : je portais une coiffe. Je me fondais dans le paysage.

Quelle étrange sensation ! être dans le temps passé que j’ai tant et tant imaginé en flânant dans ces rues… Imaginer… à tel point qu’un jour, dans un vieil escalier d’un hôtel particulier, j’en avais entendu les rires étouffés de jeunes filles qui couraient sur le palier du dessus dans leurs belles robes en crinoline.

En quelques pas bruyants, je traversais le couvert des sabotiers pour parvenir à ce que je pensais être la rue Princesse. Celle-ci était devenue étroite, sombre, bordée de demeures en bois et torchis. Peut-être certaines venaient-elles de Montauriol, démontées par leurs propriétaires et rebâties ici.

Maintenant, je me trouvais au pied de l’église Saint-Jacques qui vivait ses premiers temps, neuve, fière avec sa flèche qui l’élançait encore plus haut dans le ciel. Pauvre église, si elle avait su tous les affres qu’elle allait rencontrer à travers les siècles. Je la contournai. Arrivée au square Picquart, je découvris le château comtal, lieu d’exercice du pouvoir militaire et judiciaire. Imposant, il couvrait ce petit parc et les bâtiments adjacents, notamment l’ancienne boutique « Peloffy ».

Sur le parvis de son église, le prévôt, les mains levées au ciel, regardait les femmes aux larges décolletés et murmurait :
« Oh ! Seigneur, regardez, toutes ces fenêtres de l’Enfer, ces femmes vous sont irrespectueuses ».

Ce qui fit dire à l’homme que je croisai avec son épouse :
« Chère amie, combien de fois dois-je vous le dire ? je vous prierai de vous habiller plus sobrement, encore une amende. À deux milles briques chacune, moi seul, j’ai dû fournir la moitié des briques pour bâtir cette église !
– Cher ami, vous exagérez comme à l’accoutumée. Vous savez bien que j’en ai à fifre des codes vestimentaires austères et tristes à mourir édictés par nos consuls. Je m’habillerai comme je l’entends ! »

Je poursuivis ma marche. La rue de la République était devenue rue de la Faurie. J’étais dépassée par des paysans qui apportaient sur leur charrette veaux, agneaux et autres animaux à abattre aux grandes boucheries que je venais d’apercevoir, à l’emplacement où serait érigé plus tard le Temple neuf. J’en déduisis que c’était, devant moi, la future place du Coq, avec la croix en son centre symbolisant la destruction de ce temple. Les personnes qui se pressaient vers la place communale était de plus en plus nombreuses. D’où venaient-elles ? Assurément, elles arrivaient du Pont-Vieux. Notre pont devait être encore plus beau, muni de ses trois tours… De ce fait, je fis demi-tour, descendis la rue des Bonnetiers. Et, arrivée devant la première tour, je fus subjuguée par son élégance. Mais tout à coup, je me demandai combien de temps allait durer ce mirage, cette remontée dans le temps…

« Rue la Faurie, moyen âge… Là se trouvait aussi la boutique des frères Bonis, la caverne d’Ali Baba. Je ne l’avais pas vue ! »

Dès lors, je n’eus qu’une idée en tête : courir… courir, afin d’entrer dans ce lieu magique. Je remontais la rue des bains. Le château épiscopal de notre musée Ingres-Bourdelle était loin de voir le jour, comme notre hôtel de ville. Au détour de la rue de l’Horloge,là, devant moi s’élevait la tour Lhautier, immense et austère. Je la longeai afin de rejoindre la rue la Faurie. J’étais revenue au point où j’avais fait demi-tour. Je jetai mon regard au loin et j’aperçus l’enseigne de la boutique des frères Bonis. J’accélérai le pas. J’avais oublié que j’étais chaussée de sabots, je trébuchais, tombais, me relevais. Repartis.

Enfin, j’arrivai sur le pas de la porte. J’appuyai sur la poignée pour pénétrer dans la boutique. La clochette tinta pour prévenir de mon arrivée… La clochette…

Vraiment, était-ce le tintement de la clochette ? Ou bien la sonnerie de mon réveil ?

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