La rue de mon père

par Jonathan Wayne

 

À la suite d’un accident, mon père avait des troubles de la mémoire. Son cerveau lui jouait des tours. Il se souvenait des personnes proches, mais il ne pouvait se souvenir des moments récents. Il avait perdu la notion du temps et ne savait pas se repérer géographiquement.

Sa mémoire directe avait laissé place à celle qu’il avait pendant le début de son adolescence. Il ne reconnaissait plus la ville.

En 2010, j’emménageais dans un appartement répondant à de nombreux critères de proximité comme les commodités, le Tarn pour ses balades et bien sûr le stade de Sapiac pour le côté supporter.

J’avais même la chance d’être en première loge pour voir les matchs de foot qui se jouaient au stade du Saulou.
Je m’inscrivis dans une association dans le but d’aider et de dynamiser la vie de ce quartier.

Un matin, j’étais parti chercher mon père pour lui faire visiter mon appartement.

Comme à son habitude depuis son accident, pendant le trajet, il me posait d’innombrables questions : « On va où ? », « On est où ? » jusqu’à que nous arrivions dans la rue qui menait chez moi.

Mon père m’avait demandé de m’arrêter.

Il lisait le nom sur le panneau. Mais cela ne lui rappelait rien.

Il disait que cette rue lui faisait penser à une autre qui lui était familière : la rue du Milieu, où il venait chaque week-end pour voir son grand-père.

Sauf que dans cette rue, la route avait de part et d’autre un fossé. Il y avait moins de maisons mais il y avait des vignes.

Nous arrivions devant chez moi. Mon père était très intrigué.

Après la visite de l’appartement, il aperçut par le balcon le stade devant lui. Son regard était bloqué sur ce terrain.

Pour lui, il n’y avait plus de doute, il se trouvait bien dans la rue du Milieu.

Même quand je lui soutenais que non, qu’il devait confondre avec une autre rue ou que son cerveau lui renvoyait une image qu’il avait dû voir à la télé ou ailleurs, il n’en démordait pas.

Il me demanda de le suivre pour s’assurer qu’il avait raison.

Trois maisons plus loin, il m’affirma reconnaître celle de son grand-père. Il reconnaissait l’inscription en fer forgé « Lou Limousi », que son grand-père originaire du Limousin avait installée.
Mon père se souvenait qu’il accompagnait son grand-père au stade du Saulou pour l’entretien des lieux.

Il commençait pour la première fois à savoir se situer.

Je constatais au fur et à mesure qu’il me parlait, qu’il pouvait à partir de cet endroit, se situer géographiquement et qu’il pouvait mettre une année sur chaque événement qui avait touché le quartier. Il resituait ses souvenirs dans le temps.

Quelques jours plus tard, dans l’association, j’ai rencontré un monsieur qui se passionnait pour l’histoire du quartier.

Je lui ai parlé de mon père, et de ce qu’il m’avait raconté sur la rue du Milieu, qui pour moi n’existait pas.

Cet historien amateur me conta l’histoire du quartier et confirma les dires de mon père.

De plus, il connaissait l’ancien propriétaire de cette maison avec l’inscription en fer forgé. À l’époque, ce dernier avait la responsabilité de l’entretien du terrain du Saulou et, effectivement, c’était son nom que je portais.

L’historien me sortit de ses archives une vieille photo de classe où je vis mon arrière grand-père, qu’il me désigna du doigt.

Aujourd’hui, mon père va beaucoup mieux.

Je continue de temps en temps à regarder sur Google Street View cette rue où je vois l’endroit où j’avais habité, le stade du Saulou ainsi que la maison avec l’inscription « Lou Limousi ». Cette rue qui m’a marqué : la rue du 19-Mars-1962.

Était-ce le hasard ? Ou bien un être du passé qui continuait à veiller sur la famille, après nous avoir guidés mon père et moi ?

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur email