Le monde souterrain de la rue de la Mandoune

par Bernard Marlier

 

Imaginez Montauban au tout début des années 70.

La ville a bien changé depuis cinquante ans.

Le centre-ville n’était pas prisé. Lorsqu’on avait les moyens de choisir son habitat, on se faisait construire une maison en périphérie où la pleine campagne n’était pas loin. Mais le centre-ville, non, n’était pas à la mode. On disait qu’il valait mieux éviter de traverser la place Nationale après 22 heures, sous peine de se faire agresser. C’était sans doute exagéré, mais elle n’avait pas l’aspect propret d’aujourd’hui. Il y a cinquante ans la plupart des maisons de la Place n’étaient pas restaurées et très peu étaient habitées. Quand on la quittait pour rejoindre la rue de la Mandoune, on imaginait que ce quartier de Montauban avait du être beau, mais la plupart des bâtiments étaient mal entretenus.

La rue de la Mandoune, aujourd’hui, commence au rond-point des Tontons-Flingueurs. Puis elle descend jusqu’au Tarn en passant sous le quai Montmurat, en empruntant le Vallon de la Mandoune ou Ravin de la Mandoune ; on dit vallon mais aussi ravin, ce qui désigne mieux cet espace urbain que vallon, qui évoque plutôt la campagne.

Il y a cinquante ans, en arrivant au Ravin de la Mandoune, l’impression de remonter le temps vous saisissait. Était-on dans les fossés de la ville autrefois fortifiée ? Le Ravin de la Mandoune dévalait vers le Tarn, passait sous le pont des Consuls. On avait l’impression d’être sur une rivière surplombée par un pont qui l’enjambe. Impression fondée, car ce ravin était l’ancien lit du ruisseau Lagarrigue, un affluent du Tarn qui traversait une partie de Montauban.

Le ruisseau a été couvert : il coule toujours, mais on ne le voit plus. On dit qu’il y avait autrefois un moulin sur ce ruisseau, et une belle meunière surnommée la Mandoune.

Il y a cinquante ans, trois adolescents voulaient voir si une rivière coulait vraiment sous la chaussée de la rue de la Mandoune, jusque sous la place qui était alors celle du marché, aujourd’hui esplanade des Fontaines sur la place Prax-Paris. Ils se donnèrent rendez vous au bord du Tarn, là où le ravin le rejoint. Ils trouvèrent facilement la grille qui fermait un collecteur en brique, d’où s’écoulait un filet d’eau vive. Cela avait l’apparence d’un égout pourtant l’eau était claire et sans odeur. C’était plutôt un ruisseau souterrain. La grille était rouillée et en partie descellée, elle n’empêchait pas de jeunes adolescents intrépides de se faufiler dans le boyau. Un, deux, trois garçons s’y glissèrent successivement. Le plus âgé pratiquait la spéléologie dans un club de Saint-Antonin ; il avait apporté son casque équipé d’une lampe frontale. Il l’avait emprunté au club et le rapporterai lors de la prochaine excursion.

Il avait aussi emporté un petit canot gonflable, de ceux qu’on utilise sur les plages, au cas où le ruisseau sous terrain serait devenu rivière. Mais le faible débit de l’eau ne nécessitait pas de sortir le canot du sac à dos où il était rangé avec gonfleur et pagaie.

Marc, c’était le prénom de ce spéléologue en herbe, marchait le premier, suivi de ces deux copains. Leurs bottes de caoutchouc faisaient des bruits de succion lorsqu’ils les retiraient de la vase du fond du ruisseau. Des gouttes leur tombaient sur la tête, trop nombreuses pour qu’ils puissent les éviter. En tombant dans le ruisseau, elles faisaient un bruit joyeux qui rassurait un peu les trois copains, de plus en plus angoissés à mesure qu’ils remontaient dans ce boyau obscur, juste assez large pour y marcher courbés en avant. Ils frissonnaient de froid, trop légèrement vêtus de leurs chemises d’été. Le faisceau de la lampe éclairait des algues accrochées aux parois du boyau. Une petite bête très vive leur passa entre les jambes, un rat ? Fabien qui marchait le dernier, dans l’obscurité presque complète, percevait la sueur qui lui coulait le long du dos, la peur le faisait transpirer malgré le froid.

Marc comptait ses pas. Les trois garçons avaient aussi compté leurs pas en surface, en descendant le ravin depuis la place Prax-Paris jusqu’au Tarn, et noté leur nombre jusqu’au pont des Consuls, puis jusqu’à la grille par laquelle ils s’étaient glissés.

Maintenant dans l’obscurité humide et fraîche du boyau, la distance leur paraissait bien plus longue. Ils dépassaient des échelles de fer conduisant aux regards fermés par des plaques de fonte en surface. Ils étaient tentés d’escalader une de ces échelles et de sortir, car l’angoisse commençait à les tenailler. Même Marc, qui avait pourtant traversé quelques étroits siphons dans le calcaire vers Saint-Antonin, n’était pas rassuré, car aujourd’hui c’était lui qui conduisait l’expédition alors que, sur le Causse, il était guidé par son moniteur.

Le nombre de pas correspondait maintenant à la distance qui sépare le Tarn du pont des Consuls. Ils progressèrent encore. Ils entendaient un bruit sourd, un grondement qui s’amplifiait à mesure qu’ils avançaient, dont ils ne parvenaient pas à identifier l’origine. L’angoisse monta d’un cran, instinctivement les trois garçons s’étaient rapprochés les uns des autres. Le grondement devenait assourdissant tant il y avait maintenant d’écho, comme lorsqu’on pénètre dans la grande salle d’une grotte ou la nef d’une cathédrale. Un brouillard de gouttelettes qui brillaient dans la lumière de la lampe, les enveloppa. De l’eau qui chutait depuis les hauteurs, coulait à flot, grondait et se vaporisait, comme l’eau d’une cascade, provoquant le brouillard qui les enveloppait encore d’avantage.

Soudain le faisceau de la lampe se perdit dans un espace très grand. Il éclairait vaguement ce qui devait être une voûte, là-haut. Quand ils préparaient leur expédition, ils avaient discrètement questionné un vieux qui vendait ses légumes au marché ; il leur avait laissé entendre que le ruisseau Lagarrigue passait sous la place et qu’il y avait beaucoup d’espace à cet endroit. « Une sorte de salle du marché souterraine », leur avait-il dit. D’après le nombre de pas, ils ne devaient plus en être loin. Ils s’approchèrent d’une des échelles de fer qui permettaient d’accéder à la surface. Marc escalada, le faisceau de sa lampe fit apparaître un couvercle rond. Il poussa de toutes ses forces. À sa grande surprise le couvercle se souleva légèrement. Ils étaient en aval de la place Prax-Paris, là où arrivait la rue du Fort. Il y avait des passants qui se croisaient, très près du couvercle. Marc n’osa pas le soulever d’avantage, car il n’était pas question de sortir au grand jour et de se faire remarquer. Leur expédition devait rester secrète. Marc redescendit l’échelle en prenant garde car un échelon trop rouillé se détachait, et il rejoignit ses deux camarades.

Ils retournèrent à grands pas vers le Tarn et, dans ce sens, le trajet leur parut court. Bientôt ils virent la lumière du jour au bout du boyau. Ils se glissèrent à nouveau dans l’anfractuosité laissée par la grille rouillée et montèrent les quelques marches de l’escalier de briques qui remontait sur le quai. Personne ne les avait vus.

Ils savaient maintenant sûrement que sous la rue de la Mandoune coulait bien un ruisseau et que, même caché aux yeux des Montalbanais, il existait bien et se jetait dans le Tarn. Ils refirent en surface le chemin vers le pont des Consuls, puis la place Prax Paris, au grand soleil, un peu surpris en constatant que le monde souterrain qu’ils avaient exploré n’était qu’à quelques mètres en dessous.

Ils étaient fiers de leur aventure. Ils se persuadaient qu’ils étaient les premiers depuis le Moyen Âge à avoir emprunté ce boyau sous le Ravin. C’est d’ailleurs ce qu’ils racontèrent à leurs camarades au lycée, qui colportèrent leur aventure, peut-être en la magnifiant un peu.

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