Le temps d’un soupir

par Cédric Doumerc

Combien de fois ai-je reparcouru ces chemins de mon passé pour supporter mieux le présent ? Pas les plus beaux ni les plus dignes, non, ceux qui ont importé pour moi. Ainsi, nos jours étant ce qu’ils sont, je ne peux retenir mon esprit, l’empêcher de partir en quête de la langueur de mes hiers et l’enchaîner à ce corps confiné.

Et par quelle rue entamer mes pérégrinations sinon celle qui m’a vu découvrir le monde ? De ce garage dont le portail grinçait tant, avenue de Toulouse à l’église de Villebourbon… C’est là que mon cœur a commencé de battre.

Si demain je pouvais, je partirais tôt, aussi tôt que lorsque je partais pour le collège, un pantalon trop grand à la ceinture, qui s’accordéonait sous mes baskets, qui se déchirait sous leur talon. Le bruit de mes pas pour compagnon.

Le Tarn est rivière d’or lorsque le soleil étend ses rayons. S’échouant sur les façades qui bordent le cours d’eau, la lumière survole l’avenue et caresse les rares trains qui défient l’heure matinale.

Je croiserais la boulangerie aux couleurs criardes qui a fini par évincer le bâtiment blanc à l’abandon qu’était devenu la station-service de mon grand-père, celle-là même dont je me souviens sans l’avoir jamais vue.

Avant de la traverser sans la voir, l’écho de la dernière écluse du canal me parviendrait de dessous la route, et le vacarme de l’eau qui résonne sur les murs de briques. Là-dessous, on ne s’entend pas parler, mais là où les cœurs se dévêtent il n’est nul besoin de paroles.

Mes souvenirs seraient plus rapides que mes pas, je serais déjà sur la jetée du club d’aviron, sous les lettres bâtons du Club Nautique où l’on a fabriqué des u avec ces v qui me gênaient tant alors que j’apprenais à lire.

Les terrains de tennis ont disparu depuis longtemps déjà, recouverts par le goudron d’un parking vide, emprisonnant avec eux les souvenirs de ces après-midi où les rires l’emportaient sur le challenge.

J’allumerais une cigarette à l’endroit où des années plus tôt j’attendais l’élue de mon cœur adolescent. Curieuse analogie. Les premières cigarettes ont cela de commun avec les premières amours que jamais plus elles n’auront la même saveur.

Une autre station-service muée en boulangerie au delta des quais Poult et de l’avenue Marceau-Hamecher. Les stations-service se transforment-elles toujours en boulangerie lorsqu’elles disparaissent ?

Je me glisserais derrière, dans ce passage qui n’a rien de secret sinon sa capacité à les garder. Un restaurant, un salon de massage, disparus, remplacés, sans que je les aie vus naitre. Je dépasserais sur ma gauche le deuxième souterrain qui jalonne la route de mes souvenirs. Je réaliserais peut-être que ces tunnels obscurs ne sont pas pour rien dans mon goût pour le mystère.

La rue du Moulin me donnerait à voir les restes calcinés de l’édifice auquel elle doit son nom, où nous pénétrions, par l’arrière, en secret, en équilibre sur les arbres, les poutres métalliques, jusqu’à courir à travers les étages à l’abandon. Ivres de ce sentiment impertinent de l’enfance que rien n’est interdit que ce que l’on s’interdit.

Étrange… Les deux boulangeries de l’avenue ont définitivement tiré leurs rideaux sans qu’aucune ne devienne une station-service. Peut-être le charme n’est-il pas réciproque.

Autrefois, alors que le soleil n’avait pas encore investi la rue, seulement l’une d’elles était ouverte, et l’odeur des chocolatines des Robert parfumait tout le quartier. Elle était là leur boulangerie à la devanture de bois, tout près du bureau de tabac avant que celui-ci ne traverse la route pour plus de travail, en face de la gendarmerie.

Peu de choses ont changé au fond, si ce n’est le gris des murs, assombris davantage sous l’effet des pots d’échappement, comme pour épouser la patine qui les a recouverts dans ma mémoire.

Au feu de signalisation, je me désolerais une fois encore de la tristesse de l’ancienne officine vide sous ses vitres sales. Le goût de médicament des bonbons offerts quand on savait attendre en silence me reviendrait ; je n’ai rien goûté de pareil depuis.

Enfin, j’arriverais à l’ombre de l’édifice gothique immobile et inchangé. L’église qui hantait mes rêveries lorsque mon regard se perdait à travers les fenêtres du collège, à quelques pas.

En me retournant, je plongerais une dernière fois les yeux sur la route parcourue, dans le mirage, à cet interstice indéfini, flou, perdu quelque part entre l’image de mes souvenirs et ce présent déjà passé qui les aurait ravivés.

C’est peut-être là et seulement là que nous existons, à la périphérie de l’instant, de ce que nous en percevons et des fantômes qui nous habitent.

Et dans les rues, en filigrane, notre mémoire qui superpose nos présents.

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