Les drapiers

par Sophie Greco

 

Du haut de mes huit ans, il me fallait tendre le bras pour attraper la main de mon grand-père. Le samedi après-midi, ma grand-mère l’envoyait en centre-ville faire des emplettes et je l’accompagnais. Nos pas nous conduisaient presque toujours place Nationale. Sous la pluie, je portais un ciré rouge vif et des petits souliers vernis, qui claquaient joyeusement sur les pavés. Mon papi aussi était élégant. Je m’en souviens parce que je levais sans cesse les yeux vers lui pour ne pas perdre une miette des histoires qu’il me racontait.

« Est-ce que tu sais pourquoi les arcades ne sont pas de la même taille ? » me demandait-il. Devant mon regard interrogateur, il se faisait une joie de me conter dans les détails les incendies successifs qui avaient ravagé la place au XVIIe siècle, après quoi elle avait dû être reconstruite en plusieurs étapes, les propriétaires des maisons épargnées par l’incendie refusant d’entreprendre des travaux pour remplacer les structures de bois par de la brique, et ainsi uniformiser la place. Aussi, il avait fallu près <d’un siècle pour que toutes les maisons soient finalement reconstruites.

« Sais-tu ce que c’est, et à quoi cela servait avant ? »

Nous avions fait halte à l’angle de la rue Princesse et de la rue Malcousinat et mon grand-père me désignait un étrange objet incrusté dans la brique.

« Non, papi. Qu’est-ce que <c’est ?
— Vois-tu, ça, c’est un mètre-étalon. Autrefois, les drapiers et tous les marchands de tissus s’en servaient pour mesurer les draps. Les gens qui voulaient en acheter devaient faire la queue ici. D’ailleurs, la plupart des habitants de cette place étaient eux-mêmes des marchands. »

J’avais grand peine à me figurer qu’on pût mesurer du tissu à l’aide d’un petit morceau de ferraille – je ne connaissais que les mètres ruban – mais jamais je n’aurais mis sa parole en doute. Je me plaisais à imaginer la place recouverte d’immenses draps, que les marchands auraient déployé pour attirer le chaland, comme autant de voiles prêtes à s’envoler au-dessus des toits de brique rose. Je laissais courir mon imagination en buvant ses histoires qui me fascinaient, comme celle du cadran solaire, construit en hommage à Napoléon.

Après avoir déambulé sous les couverts, nous arrivions devant une imposante porte en bois, qui grinçait horriblement quand on l’ouvrait. Une fois à l’intérieur, il faisait toujours froid et sombre, été comme hiver.

« Attends-moi là, ma bichette, je n’en ai pas pour longtemps. »

Il ressortait quelques minutes plus tard avec un paquet de papier kraft sous le bras, soigneusement plié.

Nous refaisions le chemin en sens inverse, jusqu’à l’endroit où il avait garé son automobile (je l’ai toujours entendu parler d’automobile, jamais de voiture) et nous rentrions à la maison, où il s’empressait de remettre le précieux paquet à ma grand-mère. Je n’ai jamais su ce qu’il contenait.

Si je retournais place Nationale aujourd’hui, les pavés ne claqueraient plus sous les pas de mes souliers d’enfant. Plus personne ne lèverait les yeux vers le cadran solaire pour connaître l’heure. Chacun aurait les yeux rivés sur son téléphone.

Aujourd’hui, les arcades seraient beaucoup moins hautes à mes yeux, et le mètre-étalon me paraîtrait tout petit, presque insignifiant. Peut-être ne le remarquerais-je même pas. Les enseignes des magasins seraient trop vives, trop lumineuses. Elles m’empêcheraient de me projeter au temps des drapiers, courant sous les voiles blanches dans les histoires de mon grand-père, accrochée à sa main.

Si je retournais là-bas, la Place Nationale serait trop bruyante avec toutes ces dames occupées à faire du lèche-vitrine, ces enfants qui courent sous les couverts, ces cafés grouillant de monde. Ces distractions ne laisseraient plus de place à l’imagination et aux histoires. Et puis, mon papi ne serait plus là pour me tenir la main sous les couverts.

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