Ma rue

par Jeannette Brissieux

 

Cela faisait plusieurs mois que je cherchais une maison à Montauban. Le mouton à cinq pattes à vrai dire :
Au calme, mais… près du centre.
Assez grande, pour accueillir aux vacances enfants et petits enfants, mais… pas trop chère.
Customisable – comment se priver de relooker le nid de ses rêves – mais… sans travaux excessifs.
Et, bien sûr, avec un jardin pour les fleurs et les barbecues, mais… sans trop de gazon à tondre.
Eh bien, cette perle rare, je l’avais trouvée !

Rue Jean-Marie-Mila, en fait une impasse, très calme, à deux pas du centre universitaire, tous les commerces de proximité à moins de dix minutes à pied.

Cerise sur le gâteau, elle était mitoyenne d’une école primaire. Lors d’une de mes visites avec l’agent immobilier, j’avais vu les petits de maternelle, se tenant par la main, se rendre à la cantine, farandole rêveuse, nez au vent, parfois trébuchant, sous la houlette de leurs institutrices. À moi les cris et les rires de la cour de récréation, les sonneries scandant la journée.

Et alors ? Et alors, me direz vous !

J’étais allée, avec une de mes amies, férue d’astrologie et décryptage de signes, voir la merveille. Son « ressenti » n’avait pas été bon.

« Non ! m’avait-elle dit, péremptoire. Je ne t’y vois pas.
– Ah ! »

On commençait tout juste à parler d’un virus qui sévissait en Chine, trois mille sur un milliard et demi d’habitants, rien d’alarmant !

Quelques semaines plus tard, le couperet était tombé : confinement !

Les astres étaient-ils vraiment contre moi ?

Aujourd’hui, empruntant parfois le chien de ma voisine, alibi nécessaire en ces temps troublés, je vais rêver rue Mila. La voie est presque déserte, les nombreuses voitures des étudiants de l’université proche, qui s’y garaient, ont disparu, tous les cours sont suspendus. On voit bien les jardins qui entourent les maisons, leurs murs débordent de clématites blanches et de glycines plus loin, un camélia tardif, les premiers rosiers. Un acacia qui penche au-dessus d’un muret sème sur le sol les pétales parfumés de ses fleurs blanches. La rue embaume.

Quand je ne peux vraiment pas aller flâner rue Mila, j’essaie de raviver mes souvenirs en consultant Google Street View, mais rien de comparable entre mes promenades réelles et ces images virtuelles : vues écrasées, plutôt sinistres, prises en hiver sans doute, pas de fleurs, des arbres dénudés, pas de vie.

Au fond de la rue, pourtant, une silhouette floue tourne vers la placette qui clôt l’impasse. Le fantôme de Jean-Marie Mila, peut-être, qui profite de la solitude du jour pour revenir sur les lieux où se dressait le château familial ?

On m’a dit – ou l’ai-je inventé – qu’il y a un siècle, après les inondations de 1930 qui avaient détruit la ville basse de Montauban, les sœurs Mila, restées célibataires et éplorées – du moins, je l’imagine – après l’hécatombe de la guerre de 1914 qui leur avait volé frère et fiancés, avaient livré la propriété familiale au découpage des lotisseurs qui cherchaient des terrains pour reloger les sinistrés de l’inondation.

Que sont devenues les sœurs Mila ?

En ces temps de confinement, on ne peut même pas aller fouiller les archives de la ville pour savoir si elles ont vraiment existé !

Ma décision est prise : je braverai les Augures, la maison de la rue Mila sera la mienne et, dans le jardin, sous le grand érable, contre le mur de l’école, je mettrai un banc. Les ombres menues et endeuillées des sœurs Mila pourront s’y reposer et trouver la paix de l’âme en écoutant les rires des enfants.

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