Où est passée Leïka ?

par Alixe A.-Acquier

 

C’est un espace verdoyant, où les façades des maisons aux volets toujours ouverts dominent le vallon à travers d’immenses arbres. Les terrasses imbriquées les unes aux autres, les escaliers en cascade, le vert de la pelouse et des plantes en font un bout de terre semi-sauvage au cœur de notre jolie ville rose.

Je garde un profond attachement à ce quartier et j’ai toujours plaisir à y retourner, m’y remémorant des souvenirs d’adolescente en compagnie de ma chienne boudeuse.

J’avais quatorze ans. Nous avions quitté notre campagne pour habiter en ville, pour des questions pratiques et d’adultes, j’imagine. Nous vivions donc, mes parents, mes sœurs et moi dans le quartier dit « du théâtre », quartier populaire à l’époque et qui semble l’être resté, les boutiques en moins… Nous étions au 41, rue Delcassé.

Pour mes treize ans, peu de temps après notre arrivée à Montauban, ma mère avait accepté que j’adopte un chien. J’étais donc l’heureuse maîtresse de Leïka, petite chienne cocker golden, craquante, collante, obéissante, affectueuse.

Je n’avais d’yeux que pour elle. Je passais tout mon temps libre à l’éduquer, à jouer, à lui rendre l’affection qu’elle m’offrait.

Le matin, avant de partir à l’école, nous faisions le tour du quartier : remontant légèrement la rue, elle, toujours devant, se retournait de temps en temps, pour vérifier que je suive bien. Puis, coupant par le passage de la Molle, elle reniflait les moindres coins de rues, et y laissait son petit message. On traversait au passage clouté, pas besoin de laisse, je la voulais libre comme moi.

Elle passait ensuite sa journée à m’attendre dans notre jardin-terrasse surplombant le vallon. Dès mon retour, le cartable balancé, on filait par le « carrelou » sans nom attenant à l’immeuble pour dévaler directement sur la verdure de la Mandoune, notre coin préféré, pour une seule et même raison : l’herbe fraiche, un peu aussi pour les trois bassins circulaires dans lesquels elle aimait faire trempette.

Un matin de juin, pour la première fois, Leïka s’était oubliée : un « pipi » en plein milieu de la salle à manger ! J’ai haussé le ton ; son regard immense si doux l’excusait tendrement… Persuadée qu’elle avait compris, je partis à l’école sans me retourner. À mon retour, excitée de la balade en vue avec elle, et comme à mon habitude, je l’appelai depuis la rue, en montant les marches deux par deux. Les portes étaient ouvertes mais la chienne, absente…

Troublée par ce qui n’était jamais arrivé, j’ai paniqué instantanément. Je hurlais son nom en dévalant les escaliers, me suis jetée dans la rue en demandant aux passants puis aux commerçants s’ils n’avaient pas vu ma petite chienne, mais personne ne l’avait vue. J’étais perdue et désespérée, je ne savais pas où chercher.

C’est alors que j’ai vu au loin ma mère arriver de l’angle de la rue Delcassé et de la rue Saint-Jean. Je me suis alors précipitée en pleurs, et en une seconde je lui ai déversé ma peur et mon désespoir. Elle a tout de suite su trouver les mots rassurants, Leïka ne pouvait pas être bien loin.

Après m’être calmée et avoir mis les idées claires en place, nous nous sommes organisés, tout le monde participait aux recherches, y compris les voisins. Il fallait passer le quartier au peigne fin. Nous avons cherché jusqu’au soir dans les moindres recoins : du Vallon de la Mandoune à ses terrasses labyrinthiques, de la rue Saint-Jean à ses petites rues étroites perpendiculaires, de la rue du Jeu-de-Paume à la rue Sainte-Claire, jusqu’à la place de l’église Villenouvelle… En vain.

Nous sommes rentrés bredouilles et moi désespérée…

Alors que nous étions à la maison depuis cinq minutes, un verre d’eau à la main, affalée et abattue sur le fauteuil du salon, un doute me submerge… Bizarrement, là, je sens sa présence. Non…

Je me lève d’un bond, tirant la banquette du canapé et là… ma petite chienne adorée, tête baissée, le dos tourné, boudait… les bras m’en tombent et mes jambes me lâchent. Je pleure de bonheur, l’attrape dans mes bras et lui promets de ne plus jamais la gronder !

Ma mère avait raison. Pour ne pas être loin, elle n’était pas loin.

Leïka, cocker boudeuse, histoire vraie. Montauban, juin 88

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