Journal de bord de résidence

par Cédric Doumerc

Combien de fois ai-je reparcouru ces chemins de mon passé pour supporter mieux le présent ? Pas les plus beaux ni les plus dignes, non, ceux qui ont importé pour moi. Ainsi, nos jours étant ce qu’ils sont, je ne peux retenir mon esprit, l’empêcher de partir en quête de la langueur de mes hiers et l’enchaîner à ce corps confiné.

Et par quelle rue entamer mes pérégrinations sinon celle qui m’a vu découvrir le monde ? De ce garage dont le portail grinçait tant, avenue de Toulouse à l’église de Villebourbon… C’est là que mon cœur a commencé de battre.

Si demain je pouvais, je partirais tôt, aussi tôt que lorsque je partais pour le collège, un pantalon trop grand à la ceinture, qui s’accordéonait sous mes baskets, qui se déchirait sous leur talon. Le bruit de mes pas pour compagnon.

Le Tarn est rivière d’or lorsque le soleil étend ses rayons. S’échouant sur les façades qui bordent le cours d’eau, la lumière survole l’avenue et caresse les rares trains qui défient l’heure matinale.

Je croiserais la boulangerie aux couleurs criardes qui a fini par évincer le bâtiment blanc à l’abandon qu’était devenu la station-service de mon grand-père, celle-là même dont je me souviens sans l’avoir jamais vue.

Avant de la traverser sans la voir, l’écho de la dernière écluse du canal me parviendrait de dessous la route, et le vacarme de l’eau qui résonne sur les murs de briques. Là-dessous, on ne s’entend pas parler, mais là où les cœurs se dévêtent il n’est nul besoin de paroles.

Mes souvenirs seraient plus rapides que mes pas, je serais déjà sur la jetée du club d’aviron, sous les lettres bâtons du Club Nautique où l’on a fabriqué des u avec ces v qui me gênaient tant alors que j’apprenais à lire.

Les terrains de tennis ont disparu depuis longtemps déjà, recouverts par le goudron d’un parking vide, emprisonnant avec eux les souvenirs de ces après-midi où les rires l’emportaient sur le challenge.

J’allumerais une cigarette à l’endroit où des années plus tôt j’attendais l’élue de mon cœur adolescent. Curieuse analogie. Les premières cigarettes ont cela de commun avec les premières amours que jamais plus elles n’auront la même saveur.

Une autre station-service muée en boulangerie au delta des quais Poult et de l’avenue Marceau-Hamecher. Les stations-service se transforment-elles toujours en boulangerie lorsqu’elles disparaissent ?

Je me glisserais derrière, dans ce passage qui n’a rien de secret sinon sa capacité à les garder. Un restaurant, un salon de massage, disparus, remplacés, sans que je les aie vus naitre. Je dépasserais sur ma gauche le deuxième souterrain qui jalonne la route de mes souvenirs. Je réaliserais peut-être que ces tunnels obscurs ne sont pas pour rien dans mon goût pour le mystère.

La rue du Moulin me donnerait à voir les restes calcinés de l’édifice auquel elle doit son nom, où nous pénétrions, par l’arrière, en secret, en équilibre sur les arbres, les poutres métalliques, jusqu’à courir à travers les étages à l’abandon. Ivres de ce sentiment impertinent de l’enfance que rien n’est interdit que ce que l’on s’interdit.

Étrange… Les deux boulangeries de l’avenue ont définitivement tiré leurs rideaux sans qu’aucune ne devienne une station-service. Peut-être le charme n’est-il pas réciproque.

Autrefois, alors que le soleil n’avait pas encore investi la rue, seulement l’une d’elles était ouverte, et l’odeur des chocolatines des Robert parfumait tout le quartier. Elle était là leur boulangerie à la devanture de bois, tout près du bureau de tabac avant que celui-ci ne traverse la route pour plus de travail, en face de la gendarmerie.

Peu de choses ont changé au fond, si ce n’est le gris des murs, assombris davantage sous l’effet des pots d’échappement, comme pour épouser la patine qui les a recouverts dans ma mémoire.

Au feu de signalisation, je me désolerais une fois encore de la tristesse de l’ancienne officine vide sous ses vitres sales. Le goût de médicament des bonbons offerts quand on savait attendre en silence me reviendrait ; je n’ai rien goûté de pareil depuis.

Enfin, j’arriverais à l’ombre de l’édifice gothique immobile et inchangé. L’église qui hantait mes rêveries lorsque mon regard se perdait à travers les fenêtres du collège, à quelques pas.

En me retournant, je plongerais une dernière fois les yeux sur la route parcourue, dans le mirage, à cet interstice indéfini, flou, perdu quelque part entre l’image de mes souvenirs et ce présent déjà passé qui les aurait ravivés.

C’est peut-être là et seulement là que nous existons, à la périphérie de l’instant, de ce que nous en percevons et des fantômes qui nous habitent.

Et dans les rues, en filigrane, notre mémoire qui superpose nos présents.

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par Aurore Valmary

 

Nous serions dans la rue Calvet, à l’aube du mois de septembre. Les aiguilles de ma montre se situeraient approximativement entre 8 heures et 9 heures du matin si l’on en croit la position du soleil. Je longerais cette rue pour la première fois, envahie par la peur. L’été indien laisserait flotter une certaine douceur, les arbres qui jalonneraient les propriétés de cette rue seraient encore fleuris et le lierre habillerait toujours les maisons du quartier. Cette ambiance bucolique laisserait place à la curiosité des étudiants regardant tour à tour, entre les jours des portails, comme des enfants un peu trop curieux. Pas à pas, cette imposante bâtisse se dévoilerait sur ma gauche, marquée par le temps. J’arriverais au bout d’une impasse et, sur ma droite, un drôle de mur terni m’interpellerait, dont la hauteur était bien inférieure aux autres immeubles de la rue. Multiples tonalités viendraient le recouvrir. Ces nobles couleurs formeraient un ensemble bien singulier pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux venus en ce jour de rentrée et pourtant, il s’agirait bien de graffitis. Sur ce mur, je verrais une longue enfilade de chewing-gums collés les uns devant les autres. L’incompréhension serait mon sentiment premier : je me dirais, assurément, qu’il s’agit d’un message de contestation. Après tout, on m’avait prévenue que ce lycée avait toujours eu une certaine réputation en la matière.

Ce mur, qui s’étendait sur une trentaine de mètres, emplissait à lui seul les deux tiers de l’impasse, du moins c’était ce qu’il me semblait. Cette façade devant laquelle j’étais passée tous les jours pendant trois ans avec la même interrogation, à quoi pouvait-elle bien servir et pourquoi personne ne l’avait jamais débarrassée de ces chiques ? Les unes devant les autres, elles dominaient la rue Calvet, comme l’une de ces œuvres d’art moderne dont seul son auteur saisit la portée. Je me retrouvais devant elle matin après matin pour attendre celle qui est aujourd’hui ma plus vieille amie, puis nous résigner à rentrer dans l’enceinte du lycée. Des Converse à cheval sur un fil électrique traversaient en large la rue. Cette célèbre paire de baskets bleue pendue grâce à ses lacets blancs est restée au moins plusieurs années en l’état. Personne ne les avait enlevés jusqu’à aujourd’hui, retirant quelque peu le charme de cette impasse.

Les heures, les jours et les années défileraient… « avec lenteur », aurais-je soutenu, mais aujourd’hui je les vois comme une parenthèse dans laquelle j’aimerais revenir l’espace d’un instant. Je m’ennuierais à nouveau dans cette rue lorsque nous aurions du temps à tuer, à discuter là, au bord de ce trottoir, tout comme ces lycéens. Nous y croiserions des camarades d’autres classes et nous en profiterions pour rire aux éclats et certainement nous plaindre du dernier sujet de littérature. Nous débattrions alors autour de cette célèbre citation de Socrate « Je sais que je ne sais rien » et nous parierions sur notre avenir. Ce serait dans cette rue, aux allures presque glauques, que je prendrais le temps de penser et d’être libre. Le souvenir de ces longues journées interminables, parsemées de moments dans la rue Calvet, est aujourd’hui ma capsule de nostalgie. Ces trois années auraient filé à toute vitesse. Nous arriverions alors au mois de juillet, l’heure du départ. Une de ces belles journées ensoleillées que nous offre la saison estivale. J’aurais foulé cette rue Calvet une dernière fois, croisé de nouveau les arbres en pleine floraison. J’y aurais rencontré mes camarades pleurant à chaudes larmes, sans trop savoir si elles étaient de joie ou de peine. Ce jour-là, en regardant une fois de plus en sa direction, j’aurais finalement compris le message que cachait derrière ce mur… la trace de notre passage.

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par Timothée Decomps

 

Un écrivain venu de Paris vient réaliser un livre sur les monuments historiques et culturels de la rue de l’Hôtel-de-Ville de Montauban.

Il voulut commencer par le célèbre musée Ingres, il entra et acheta son ticket. Il choisit de commencer par le deuxième étage pour finir par le dernier des sous-sols, alors il monta par les escaliers.

L’écrivain vit de très beaux tableaux d’Ingres. À travers une vitre, il aperçut un grand tableau s’appelant Le songe d’Ossian, à l’étage inférieur. Puis, ayant pris des notes sur le deuxième étage, notre héros descendit pour le premier.

Là, il vit d’autres tableaux d’Ingres ainsi que quelques sculptures d’Antoine Bourdelle. Il prit quelques notes sur l’atelier de David puis il alla voir la suite avec le violon, les pinceaux, les premiers tableaux d’Ingres. Après avoir encore pris des notes sur cet étage, il descendit pour le rez-de-chaussée.

Là, l’écrivain vit encore plein de tableaux, de sculptures, mais surtout Madame Gonse (et la cafeteria). Ayant fini tout le rez-de-chaussée, il descendit pour voir d’innombrables sculptures de Bourdelle dont Héraclès. Il prit des notes. Puis, au deuxième sous-sol, où il vit la salle du prince noir présentant toutes sortes d’armes ainsi que des canons.

Ayant visité les cinq étages du musée Ingres-Bourdelle (M.I.B.), il fit le bilan de sa visite dans son carnet.

Il sortit du bâtiment et se retrouva donc dans la rue. Il se balada. C’était la rue de l’Hôtel-de-Ville. Il passa devant le magasin de pièces d’or pour remonter vers la cathédrale. La façade ressemblait beaucoup à la cathédrale Notre-Dame de Paris avec quatre statues au-dessus des trois portes avant de la cathédrale.

Après avoir pris des notes sur la façade, l’écrivain entra.

Dans la cathédrale, il vit de très beaux tableaux (encore) mais surtout un très grand et bel orgue. Il y avait aussi un pigeonnier et des corridors un peu partout pour passer d’un endroit à l’autre, il en profita pour regarder l’orgue, il prit quelques notes et sortit de l’édifice. Il entra dans une agence immobilière pour choisir sa nouvelle maison.

Puis il se dirigea vers le muséum Victor-Brun.

Là, il monte au dernier étage. Tout en haut du bâtiment il voit des squelettes d’animaux. Le muséum est plus petit que le musée Ingres mais tout aussi bien.

Au début il entre dans une grande salle, la première chose qu’il voit c’est un éléphant de cirque, mais avant l’éléphant il y a des fauves (des félins). Un lion le regarde à l’entrée. Il tourne sur la droite et il y a encore des félins, mais aussi des rapaces. Il continue son trajet et voit des pigeons puis des oiseaux marins. Il avance tout droit : des reptiles l’attendent. Un peu plus loin, plein de mammifères (de rongeurs surtout) sont là pour l’accueillir, mais aussi des poissons. Il marche encore un peu vers Lina et Fino, des renards à caresser, qui l’accueillent pour aller dans la deuxième salle où sont exposées des oiseaux dont une autruche et des perroquets. On a reconstitué le milieu naturel de certains mollusques et mammifères.

Maintenant l’écrivain marche jusqu’à la salle où Loulou le Blaireau, un animal qu’on peut caresser, l’attend. Dans cette salle, on voit plein d’oiseaux de tout genre : un paon, une chouette et encore plein d’autres animaux.

Dans la quatrième salle il trouve des poissons, des singes, des fragments de météorites et des cristaux. Après avoir pris quelques notes il commence à se diriger vers la prochaine salle.

Là, il y trouve beaucoup de beaux coquillages, de singes de toutes sortes, même un squelette humain. Une maquette a aussi été créée pour expliquer comment on trouve les animaux à empailler.

Il fit le bilan de l’ensemble et sortit. Notre héros se rendit dans la rue puis dans une cafeteria où il rassembla toutes ses notes pour en faire un livre.

Quelques mois plus tard, le livre est vendu en cinq mille milliards d’exemplaires. Bref, il fit un très grand succès.

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par Adriana De Bortoli

 

Il fait chaud en ce mois de juin 2019. Sur la place, un excavateur se détache d’un énorme trou béant comme une fleur de métal aux teintes orangées mais froides. Ce gouffre de poussière a été creusé en lieu et place de l’ancien parking pour en bâtir un autre, encore plus grand. Rien ne bouge sur le cliché et pourtant, un homme en tee-shirt vert posté sur le trottoir semble admirer les mouvements saccadés de l’engin perdu dans la grisaille. Derrière lui, un autre homme avec son chien en laisse fuit le vacarme. Il s’apprête à emprunter la rue du Docteur-Lacaze, ma rue, celle où j’habitais.

À Montauban, cette petite rue prolonge celle de l’Hôtel-de-Ville et débouche sur la place Franklin-Roosevelt, la place où trône Notre-Dame-de-l’Assomption. La rue Lacaze a une particularité sur Google Maps. Pour la découvrir sur le plan, il faut zoomer et j’aime cette idée qu’elle vit par intermittence entre deux mondes. Un clic, elle apparait, un clic, elle disparait.

Je l’ai peut-être déjà croisé. Je ne peux pas dire que son visage me dit quelque chose, il est flouté. Peut-être sa silhouette, son chien au poil brun roux, lisse et brillant, je ne sais pas. Il porte une casquette, un tee-shirt, un bermuda et un sac à dos. Des baskets et des socquettes noires. Il semble regarder la vitrine de l’agence immobilière située à l’angle d’en face. Le chien, juste derrière lui, se trouve devant la boutique d’une dame adorable qui vendait, je me rappelle, de l’artisanat du monde. C’était aussi une guérisseuse. On le devinait à son regard débordant d’amour.

Comme la plupart des gens qui empruntent ce trottoir, l’homme ne sait pas qu’une autre rue commence à partir de la porte cochère immense qui se dresse à sa droite, dotée d’une porte piétonne et surmontée d’une imposte remarquable en fer forgé. Si je l’avais croisé, je lui aurais peut-être dit de lever la tête. Si je l’avais croisé. L’ai-je croisé ? Une idée me vient.

Quatre ans plus tôt, au même endroit, le porche de l’hôtel Montet-Noganets, bâtisse du XVIIIe siècle, s’offrait grand ouvert à toute visite inopinée. Dans le passage voûté sur croisée d’ogives qui s’ouvrait sur une cour, les pierres chuchotaient dans la pénombre pour ne pas perturber son désir. L’homme aurait peut-être franchi cet antre majestueux comme je l’avais fait moi-même un mois plus tard.

Dans l’angle, en lieu et place de l’agence immobilière, il aurait vu un mur de plantes diverses, savamment disposées par le fleuriste d’en face et qui, à cette heure du jour, était dehors. Et de cette femme, cheveux blonds, marchant d’un pas décidé devant lui, toute en élégance avec son slim bleu nuit, son haut azur et son sac de couleur assortie, aurait-il remarqué les sandales plates qui épousaient avec grâce les petits cailloux incrustés du trottoir ? À hauteur d’une des pâtisseries les plus raffinées et emblématiques de Montauban, aurait-il essayé de la séduire ?

Ou lui aurait-il préféré cette jeune brune élancée aux baskets blanches et tout de noir vêtue qui la devançait ? Un grand jeune homme brun approchait aussi. Mais bon, son cœur était peut-être déjà pris. Il aurait pu acheter un magazine, des cigarettes ou même jouer au tabac presse loto juste après. Il serait peut-être devenu millionnaire et aurait dépensé sans compter dans la boutique d’art située au no7.

Quatre ans après, deux ouvriers en face de lui disposent des plots sur la chaussée. Il m’échappe, je ne le vois plus. Je pense à mon départ du 15e et à mon arrivée à Montauban. J’imagine un dialogue entre la rue de Montauban dans le 15e et ma rue ici, entre l’immeuble du musée Bourdelle et l’immeuble un peu plus bas où est né Antoine Bourdelle puis, plus près de moi, entre le musée en travaux et le Centaure mourant qu’on a chassé du square…

À vrai dire, je suis perdue et ça ne va pas fort. Alors je reviens vers l’homme à la casquette et au chien, ça me rassure, je ne sais pas pourquoi, mais je le dépasse, j’ai une drôle d’intuition. Cette silhouette là-bas, au loin, ne serait-ce pas… moi ?

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par Bernard Marlier

 

Imaginez Montauban au tout début des années 70.

La ville a bien changé depuis cinquante ans.

Le centre-ville n’était pas prisé. Lorsqu’on avait les moyens de choisir son habitat, on se faisait construire une maison en périphérie où la pleine campagne n’était pas loin. Mais le centre-ville, non, n’était pas à la mode. On disait qu’il valait mieux éviter de traverser la place Nationale après 22 heures, sous peine de se faire agresser. C’était sans doute exagéré, mais elle n’avait pas l’aspect propret d’aujourd’hui. Il y a cinquante ans la plupart des maisons de la Place n’étaient pas restaurées et très peu étaient habitées. Quand on la quittait pour rejoindre la rue de la Mandoune, on imaginait que ce quartier de Montauban avait du être beau, mais la plupart des bâtiments étaient mal entretenus.

La rue de la Mandoune, aujourd’hui, commence au rond-point des Tontons-Flingueurs. Puis elle descend jusqu’au Tarn en passant sous le quai Montmurat, en empruntant le Vallon de la Mandoune ou Ravin de la Mandoune ; on dit vallon mais aussi ravin, ce qui désigne mieux cet espace urbain que vallon, qui évoque plutôt la campagne.

Il y a cinquante ans, en arrivant au Ravin de la Mandoune, l’impression de remonter le temps vous saisissait. Était-on dans les fossés de la ville autrefois fortifiée ? Le Ravin de la Mandoune dévalait vers le Tarn, passait sous le pont des Consuls. On avait l’impression d’être sur une rivière surplombée par un pont qui l’enjambe. Impression fondée, car ce ravin était l’ancien lit du ruisseau Lagarrigue, un affluent du Tarn qui traversait une partie de Montauban.

Le ruisseau a été couvert : il coule toujours, mais on ne le voit plus. On dit qu’il y avait autrefois un moulin sur ce ruisseau, et une belle meunière surnommée la Mandoune.

Il y a cinquante ans, trois adolescents voulaient voir si une rivière coulait vraiment sous la chaussée de la rue de la Mandoune, jusque sous la place qui était alors celle du marché, aujourd’hui esplanade des Fontaines sur la place Prax-Paris. Ils se donnèrent rendez vous au bord du Tarn, là où le ravin le rejoint. Ils trouvèrent facilement la grille qui fermait un collecteur en brique, d’où s’écoulait un filet d’eau vive. Cela avait l’apparence d’un égout pourtant l’eau était claire et sans odeur. C’était plutôt un ruisseau souterrain. La grille était rouillée et en partie descellée, elle n’empêchait pas de jeunes adolescents intrépides de se faufiler dans le boyau. Un, deux, trois garçons s’y glissèrent successivement. Le plus âgé pratiquait la spéléologie dans un club de Saint-Antonin ; il avait apporté son casque équipé d’une lampe frontale. Il l’avait emprunté au club et le rapporterai lors de la prochaine excursion.

Il avait aussi emporté un petit canot gonflable, de ceux qu’on utilise sur les plages, au cas où le ruisseau sous terrain serait devenu rivière. Mais le faible débit de l’eau ne nécessitait pas de sortir le canot du sac à dos où il était rangé avec gonfleur et pagaie.

Marc, c’était le prénom de ce spéléologue en herbe, marchait le premier, suivi de ces deux copains. Leurs bottes de caoutchouc faisaient des bruits de succion lorsqu’ils les retiraient de la vase du fond du ruisseau. Des gouttes leur tombaient sur la tête, trop nombreuses pour qu’ils puissent les éviter. En tombant dans le ruisseau, elles faisaient un bruit joyeux qui rassurait un peu les trois copains, de plus en plus angoissés à mesure qu’ils remontaient dans ce boyau obscur, juste assez large pour y marcher courbés en avant. Ils frissonnaient de froid, trop légèrement vêtus de leurs chemises d’été. Le faisceau de la lampe éclairait des algues accrochées aux parois du boyau. Une petite bête très vive leur passa entre les jambes, un rat ? Fabien qui marchait le dernier, dans l’obscurité presque complète, percevait la sueur qui lui coulait le long du dos, la peur le faisait transpirer malgré le froid.

Marc comptait ses pas. Les trois garçons avaient aussi compté leurs pas en surface, en descendant le ravin depuis la place Prax-Paris jusqu’au Tarn, et noté leur nombre jusqu’au pont des Consuls, puis jusqu’à la grille par laquelle ils s’étaient glissés.

Maintenant dans l’obscurité humide et fraîche du boyau, la distance leur paraissait bien plus longue. Ils dépassaient des échelles de fer conduisant aux regards fermés par des plaques de fonte en surface. Ils étaient tentés d’escalader une de ces échelles et de sortir, car l’angoisse commençait à les tenailler. Même Marc, qui avait pourtant traversé quelques étroits siphons dans le calcaire vers Saint-Antonin, n’était pas rassuré, car aujourd’hui c’était lui qui conduisait l’expédition alors que, sur le Causse, il était guidé par son moniteur.

Le nombre de pas correspondait maintenant à la distance qui sépare le Tarn du pont des Consuls. Ils progressèrent encore. Ils entendaient un bruit sourd, un grondement qui s’amplifiait à mesure qu’ils avançaient, dont ils ne parvenaient pas à identifier l’origine. L’angoisse monta d’un cran, instinctivement les trois garçons s’étaient rapprochés les uns des autres. Le grondement devenait assourdissant tant il y avait maintenant d’écho, comme lorsqu’on pénètre dans la grande salle d’une grotte ou la nef d’une cathédrale. Un brouillard de gouttelettes qui brillaient dans la lumière de la lampe, les enveloppa. De l’eau qui chutait depuis les hauteurs, coulait à flot, grondait et se vaporisait, comme l’eau d’une cascade, provoquant le brouillard qui les enveloppait encore d’avantage.

Soudain le faisceau de la lampe se perdit dans un espace très grand. Il éclairait vaguement ce qui devait être une voûte, là-haut. Quand ils préparaient leur expédition, ils avaient discrètement questionné un vieux qui vendait ses légumes au marché ; il leur avait laissé entendre que le ruisseau Lagarrigue passait sous la place et qu’il y avait beaucoup d’espace à cet endroit. « Une sorte de salle du marché souterraine », leur avait-il dit. D’après le nombre de pas, ils ne devaient plus en être loin. Ils s’approchèrent d’une des échelles de fer qui permettaient d’accéder à la surface. Marc escalada, le faisceau de sa lampe fit apparaître un couvercle rond. Il poussa de toutes ses forces. À sa grande surprise le couvercle se souleva légèrement. Ils étaient en aval de la place Prax-Paris, là où arrivait la rue du Fort. Il y avait des passants qui se croisaient, très près du couvercle. Marc n’osa pas le soulever d’avantage, car il n’était pas question de sortir au grand jour et de se faire remarquer. Leur expédition devait rester secrète. Marc redescendit l’échelle en prenant garde car un échelon trop rouillé se détachait, et il rejoignit ses deux camarades.

Ils retournèrent à grands pas vers le Tarn et, dans ce sens, le trajet leur parut court. Bientôt ils virent la lumière du jour au bout du boyau. Ils se glissèrent à nouveau dans l’anfractuosité laissée par la grille rouillée et montèrent les quelques marches de l’escalier de briques qui remontait sur le quai. Personne ne les avait vus.

Ils savaient maintenant sûrement que sous la rue de la Mandoune coulait bien un ruisseau et que, même caché aux yeux des Montalbanais, il existait bien et se jetait dans le Tarn. Ils refirent en surface le chemin vers le pont des Consuls, puis la place Prax Paris, au grand soleil, un peu surpris en constatant que le monde souterrain qu’ils avaient exploré n’était qu’à quelques mètres en dessous.

Ils étaient fiers de leur aventure. Ils se persuadaient qu’ils étaient les premiers depuis le Moyen Âge à avoir emprunté ce boyau sous le Ravin. C’est d’ailleurs ce qu’ils racontèrent à leurs camarades au lycée, qui colportèrent leur aventure, peut-être en la magnifiant un peu.

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par Alixe A.-Acquier

 

C’est un espace verdoyant, où les façades des maisons aux volets toujours ouverts dominent le vallon à travers d’immenses arbres. Les terrasses imbriquées les unes aux autres, les escaliers en cascade, le vert de la pelouse et des plantes en font un bout de terre semi-sauvage au cœur de notre jolie ville rose.

Je garde un profond attachement à ce quartier et j’ai toujours plaisir à y retourner, m’y remémorant des souvenirs d’adolescente en compagnie de ma chienne boudeuse.

J’avais quatorze ans. Nous avions quitté notre campagne pour habiter en ville, pour des questions pratiques et d’adultes, j’imagine. Nous vivions donc, mes parents, mes sœurs et moi dans le quartier dit « du théâtre », quartier populaire à l’époque et qui semble l’être resté, les boutiques en moins… Nous étions au 41, rue Delcassé.

Pour mes treize ans, peu de temps après notre arrivée à Montauban, ma mère avait accepté que j’adopte un chien. J’étais donc l’heureuse maîtresse de Leïka, petite chienne cocker golden, craquante, collante, obéissante, affectueuse.

Je n’avais d’yeux que pour elle. Je passais tout mon temps libre à l’éduquer, à jouer, à lui rendre l’affection qu’elle m’offrait.

Le matin, avant de partir à l’école, nous faisions le tour du quartier : remontant légèrement la rue, elle, toujours devant, se retournait de temps en temps, pour vérifier que je suive bien. Puis, coupant par le passage de la Molle, elle reniflait les moindres coins de rues, et y laissait son petit message. On traversait au passage clouté, pas besoin de laisse, je la voulais libre comme moi.

Elle passait ensuite sa journée à m’attendre dans notre jardin-terrasse surplombant le vallon. Dès mon retour, le cartable balancé, on filait par le « carrelou » sans nom attenant à l’immeuble pour dévaler directement sur la verdure de la Mandoune, notre coin préféré, pour une seule et même raison : l’herbe fraiche, un peu aussi pour les trois bassins circulaires dans lesquels elle aimait faire trempette.

Un matin de juin, pour la première fois, Leïka s’était oubliée : un « pipi » en plein milieu de la salle à manger ! J’ai haussé le ton ; son regard immense si doux l’excusait tendrement… Persuadée qu’elle avait compris, je partis à l’école sans me retourner. À mon retour, excitée de la balade en vue avec elle, et comme à mon habitude, je l’appelai depuis la rue, en montant les marches deux par deux. Les portes étaient ouvertes mais la chienne, absente…

Troublée par ce qui n’était jamais arrivé, j’ai paniqué instantanément. Je hurlais son nom en dévalant les escaliers, me suis jetée dans la rue en demandant aux passants puis aux commerçants s’ils n’avaient pas vu ma petite chienne, mais personne ne l’avait vue. J’étais perdue et désespérée, je ne savais pas où chercher.

C’est alors que j’ai vu au loin ma mère arriver de l’angle de la rue Delcassé et de la rue Saint-Jean. Je me suis alors précipitée en pleurs, et en une seconde je lui ai déversé ma peur et mon désespoir. Elle a tout de suite su trouver les mots rassurants, Leïka ne pouvait pas être bien loin.

Après m’être calmée et avoir mis les idées claires en place, nous nous sommes organisés, tout le monde participait aux recherches, y compris les voisins. Il fallait passer le quartier au peigne fin. Nous avons cherché jusqu’au soir dans les moindres recoins : du Vallon de la Mandoune à ses terrasses labyrinthiques, de la rue Saint-Jean à ses petites rues étroites perpendiculaires, de la rue du Jeu-de-Paume à la rue Sainte-Claire, jusqu’à la place de l’église Villenouvelle… En vain.

Nous sommes rentrés bredouilles et moi désespérée…

Alors que nous étions à la maison depuis cinq minutes, un verre d’eau à la main, affalée et abattue sur le fauteuil du salon, un doute me submerge… Bizarrement, là, je sens sa présence. Non…

Je me lève d’un bond, tirant la banquette du canapé et là… ma petite chienne adorée, tête baissée, le dos tourné, boudait… les bras m’en tombent et mes jambes me lâchent. Je pleure de bonheur, l’attrape dans mes bras et lui promets de ne plus jamais la gronder !

Ma mère avait raison. Pour ne pas être loin, elle n’était pas loin.

Leïka, cocker boudeuse, histoire vraie. Montauban, juin 88

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