Journal de bord de résidence

Antonin Crenn écrit chaque jour un billet sur son blog. Il y décrit son confinement, son quotidien solitaire, les réflexions qui l’habitent. Il lit, écrit, travaille. Il tisse aussi des liens avec les Montalbanais. Les confinés, comme lui, mais aussi ceux du passé. En effet, il « plonge dans le bain des archives municipales numérisées », enquêtant, par exemple, sur la vie de Jean et Jacques Larroque, tous deux nés à Montauban en 1850. Tente de « donner chair » à de nouveaux personnages. Il se filme aussi dans son appartement en train de lire à voix haute des extraits de textes qu’il a écrits précédemment.

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email
Antonin Crenn dans son appartement montalbanais
Antonin Crenn dans son appartement montalbanais

L’auteur lauréat de la résidence d’écriture « Tisser la mémoire : une histoire sans fin », Antonin Crenn s’est installé aujourd’hui à Montauban.
Il propose un projet de création personnelle et collective en s’immergeant dans l’environnement de son lieu de résidence et en particulier dans l’univers distinct du Pôle Mémoire (particularités et évolutions de ses missions, variété des fonds et collections conservés, spécificité du vocabulaire professionnel usité…).
Il s’engage également dans une démarche expérimentale d’éducation artistique et culturelle, donnant à voir et à comprendre la recherche artistique qui l’anime ainsi que les processus de création qu’il met en œuvre.

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email

par Cédric Doumerc

Combien de fois ai-je reparcouru ces chemins de mon passé pour supporter mieux le présent ? Pas les plus beaux ni les plus dignes, non, ceux qui ont importé pour moi. Ainsi, nos jours étant ce qu’ils sont, je ne peux retenir mon esprit, l’empêcher de partir en quête de la langueur de mes hiers et l’enchaîner à ce corps confiné.

Et par quelle rue entamer mes pérégrinations sinon celle qui m’a vu découvrir le monde ? De ce garage dont le portail grinçait tant, avenue de Toulouse à l’église de Villebourbon… C’est là que mon cœur a commencé de battre.

Si demain je pouvais, je partirais tôt, aussi tôt que lorsque je partais pour le collège, un pantalon trop grand à la ceinture, qui s’accordéonait sous mes baskets, qui se déchirait sous leur talon. Le bruit de mes pas pour compagnon.

Le Tarn est rivière d’or lorsque le soleil étend ses rayons. S’échouant sur les façades qui bordent le cours d’eau, la lumière survole l’avenue et caresse les rares trains qui défient l’heure matinale.

Je croiserais la boulangerie aux couleurs criardes qui a fini par évincer le bâtiment blanc à l’abandon qu’était devenu la station-service de mon grand-père, celle-là même dont je me souviens sans l’avoir jamais vue.

Avant de la traverser sans la voir, l’écho de la dernière écluse du canal me parviendrait de dessous la route, et le vacarme de l’eau qui résonne sur les murs de briques. Là-dessous, on ne s’entend pas parler, mais là où les cœurs se dévêtent il n’est nul besoin de paroles.

Mes souvenirs seraient plus rapides que mes pas, je serais déjà sur la jetée du club d’aviron, sous les lettres bâtons du Club Nautique où l’on a fabriqué des u avec ces v qui me gênaient tant alors que j’apprenais à lire.

Les terrains de tennis ont disparu depuis longtemps déjà, recouverts par le goudron d’un parking vide, emprisonnant avec eux les souvenirs de ces après-midi où les rires l’emportaient sur le challenge.

J’allumerais une cigarette à l’endroit où des années plus tôt j’attendais l’élue de mon cœur adolescent. Curieuse analogie. Les premières cigarettes ont cela de commun avec les premières amours que jamais plus elles n’auront la même saveur.

Une autre station-service muée en boulangerie au delta des quais Poult et de l’avenue Marceau-Hamecher. Les stations-service se transforment-elles toujours en boulangerie lorsqu’elles disparaissent ?

Je me glisserais derrière, dans ce passage qui n’a rien de secret sinon sa capacité à les garder. Un restaurant, un salon de massage, disparus, remplacés, sans que je les aie vus naitre. Je dépasserais sur ma gauche le deuxième souterrain qui jalonne la route de mes souvenirs. Je réaliserais peut-être que ces tunnels obscurs ne sont pas pour rien dans mon goût pour le mystère.

La rue du Moulin me donnerait à voir les restes calcinés de l’édifice auquel elle doit son nom, où nous pénétrions, par l’arrière, en secret, en équilibre sur les arbres, les poutres métalliques, jusqu’à courir à travers les étages à l’abandon. Ivres de ce sentiment impertinent de l’enfance que rien n’est interdit que ce que l’on s’interdit.

Étrange… Les deux boulangeries de l’avenue ont définitivement tiré leurs rideaux sans qu’aucune ne devienne une station-service. Peut-être le charme n’est-il pas réciproque.

Autrefois, alors que le soleil n’avait pas encore investi la rue, seulement l’une d’elles était ouverte, et l’odeur des chocolatines des Robert parfumait tout le quartier. Elle était là leur boulangerie à la devanture de bois, tout près du bureau de tabac avant que celui-ci ne traverse la route pour plus de travail, en face de la gendarmerie.

Peu de choses ont changé au fond, si ce n’est le gris des murs, assombris davantage sous l’effet des pots d’échappement, comme pour épouser la patine qui les a recouverts dans ma mémoire.

Au feu de signalisation, je me désolerais une fois encore de la tristesse de l’ancienne officine vide sous ses vitres sales. Le goût de médicament des bonbons offerts quand on savait attendre en silence me reviendrait ; je n’ai rien goûté de pareil depuis.

Enfin, j’arriverais à l’ombre de l’édifice gothique immobile et inchangé. L’église qui hantait mes rêveries lorsque mon regard se perdait à travers les fenêtres du collège, à quelques pas.

En me retournant, je plongerais une dernière fois les yeux sur la route parcourue, dans le mirage, à cet interstice indéfini, flou, perdu quelque part entre l’image de mes souvenirs et ce présent déjà passé qui les aurait ravivés.

C’est peut-être là et seulement là que nous existons, à la périphérie de l’instant, de ce que nous en percevons et des fantômes qui nous habitent.

Et dans les rues, en filigrane, notre mémoire qui superpose nos présents.

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email

par Aurore Valmary

 

Nous serions dans la rue Calvet, à l’aube du mois de septembre. Les aiguilles de ma montre se situeraient approximativement entre 8 heures et 9 heures du matin si l’on en croit la position du soleil. Je longerais cette rue pour la première fois, envahie par la peur. L’été indien laisserait flotter une certaine douceur, les arbres qui jalonneraient les propriétés de cette rue seraient encore fleuris et le lierre habillerait toujours les maisons du quartier. Cette ambiance bucolique laisserait place à la curiosité des étudiants regardant tour à tour, entre les jours des portails, comme des enfants un peu trop curieux. Pas à pas, cette imposante bâtisse se dévoilerait sur ma gauche, marquée par le temps. J’arriverais au bout d’une impasse et, sur ma droite, un drôle de mur terni m’interpellerait, dont la hauteur était bien inférieure aux autres immeubles de la rue. Multiples tonalités viendraient le recouvrir. Ces nobles couleurs formeraient un ensemble bien singulier pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux venus en ce jour de rentrée et pourtant, il s’agirait bien de graffitis. Sur ce mur, je verrais une longue enfilade de chewing-gums collés les uns devant les autres. L’incompréhension serait mon sentiment premier : je me dirais, assurément, qu’il s’agit d’un message de contestation. Après tout, on m’avait prévenue que ce lycée avait toujours eu une certaine réputation en la matière.

Ce mur, qui s’étendait sur une trentaine de mètres, emplissait à lui seul les deux tiers de l’impasse, du moins c’était ce qu’il me semblait. Cette façade devant laquelle j’étais passée tous les jours pendant trois ans avec la même interrogation, à quoi pouvait-elle bien servir et pourquoi personne ne l’avait jamais débarrassée de ces chiques ? Les unes devant les autres, elles dominaient la rue Calvet, comme l’une de ces œuvres d’art moderne dont seul son auteur saisit la portée. Je me retrouvais devant elle matin après matin pour attendre celle qui est aujourd’hui ma plus vieille amie, puis nous résigner à rentrer dans l’enceinte du lycée. Des Converse à cheval sur un fil électrique traversaient en large la rue. Cette célèbre paire de baskets bleue pendue grâce à ses lacets blancs est restée au moins plusieurs années en l’état. Personne ne les avait enlevés jusqu’à aujourd’hui, retirant quelque peu le charme de cette impasse.

Les heures, les jours et les années défileraient… « avec lenteur », aurais-je soutenu, mais aujourd’hui je les vois comme une parenthèse dans laquelle j’aimerais revenir l’espace d’un instant. Je m’ennuierais à nouveau dans cette rue lorsque nous aurions du temps à tuer, à discuter là, au bord de ce trottoir, tout comme ces lycéens. Nous y croiserions des camarades d’autres classes et nous en profiterions pour rire aux éclats et certainement nous plaindre du dernier sujet de littérature. Nous débattrions alors autour de cette célèbre citation de Socrate « Je sais que je ne sais rien » et nous parierions sur notre avenir. Ce serait dans cette rue, aux allures presque glauques, que je prendrais le temps de penser et d’être libre. Le souvenir de ces longues journées interminables, parsemées de moments dans la rue Calvet, est aujourd’hui ma capsule de nostalgie. Ces trois années auraient filé à toute vitesse. Nous arriverions alors au mois de juillet, l’heure du départ. Une de ces belles journées ensoleillées que nous offre la saison estivale. J’aurais foulé cette rue Calvet une dernière fois, croisé de nouveau les arbres en pleine floraison. J’y aurais rencontré mes camarades pleurant à chaudes larmes, sans trop savoir si elles étaient de joie ou de peine. Ce jour-là, en regardant une fois de plus en sa direction, j’aurais finalement compris le message que cachait derrière ce mur… la trace de notre passage.

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email

par Timothée Decomps

 

Un écrivain venu de Paris vient réaliser un livre sur les monuments historiques et culturels de la rue de l’Hôtel-de-Ville de Montauban.

Il voulut commencer par le célèbre musée Ingres, il entra et acheta son ticket. Il choisit de commencer par le deuxième étage pour finir par le dernier des sous-sols, alors il monta par les escaliers.

L’écrivain vit de très beaux tableaux d’Ingres. À travers une vitre, il aperçut un grand tableau s’appelant Le songe d’Ossian, à l’étage inférieur. Puis, ayant pris des notes sur le deuxième étage, notre héros descendit pour le premier.

Là, il vit d’autres tableaux d’Ingres ainsi que quelques sculptures d’Antoine Bourdelle. Il prit quelques notes sur l’atelier de David puis il alla voir la suite avec le violon, les pinceaux, les premiers tableaux d’Ingres. Après avoir encore pris des notes sur cet étage, il descendit pour le rez-de-chaussée.

Là, l’écrivain vit encore plein de tableaux, de sculptures, mais surtout Madame Gonse (et la cafeteria). Ayant fini tout le rez-de-chaussée, il descendit pour voir d’innombrables sculptures de Bourdelle dont Héraclès. Il prit des notes. Puis, au deuxième sous-sol, où il vit la salle du prince noir présentant toutes sortes d’armes ainsi que des canons.

Ayant visité les cinq étages du musée Ingres-Bourdelle (M.I.B.), il fit le bilan de sa visite dans son carnet.

Il sortit du bâtiment et se retrouva donc dans la rue. Il se balada. C’était la rue de l’Hôtel-de-Ville. Il passa devant le magasin de pièces d’or pour remonter vers la cathédrale. La façade ressemblait beaucoup à la cathédrale Notre-Dame de Paris avec quatre statues au-dessus des trois portes avant de la cathédrale.

Après avoir pris des notes sur la façade, l’écrivain entra.

Dans la cathédrale, il vit de très beaux tableaux (encore) mais surtout un très grand et bel orgue. Il y avait aussi un pigeonnier et des corridors un peu partout pour passer d’un endroit à l’autre, il en profita pour regarder l’orgue, il prit quelques notes et sortit de l’édifice. Il entra dans une agence immobilière pour choisir sa nouvelle maison.

Puis il se dirigea vers le muséum Victor-Brun.

Là, il monte au dernier étage. Tout en haut du bâtiment il voit des squelettes d’animaux. Le muséum est plus petit que le musée Ingres mais tout aussi bien.

Au début il entre dans une grande salle, la première chose qu’il voit c’est un éléphant de cirque, mais avant l’éléphant il y a des fauves (des félins). Un lion le regarde à l’entrée. Il tourne sur la droite et il y a encore des félins, mais aussi des rapaces. Il continue son trajet et voit des pigeons puis des oiseaux marins. Il avance tout droit : des reptiles l’attendent. Un peu plus loin, plein de mammifères (de rongeurs surtout) sont là pour l’accueillir, mais aussi des poissons. Il marche encore un peu vers Lina et Fino, des renards à caresser, qui l’accueillent pour aller dans la deuxième salle où sont exposées des oiseaux dont une autruche et des perroquets. On a reconstitué le milieu naturel de certains mollusques et mammifères.

Maintenant l’écrivain marche jusqu’à la salle où Loulou le Blaireau, un animal qu’on peut caresser, l’attend. Dans cette salle, on voit plein d’oiseaux de tout genre : un paon, une chouette et encore plein d’autres animaux.

Dans la quatrième salle il trouve des poissons, des singes, des fragments de météorites et des cristaux. Après avoir pris quelques notes il commence à se diriger vers la prochaine salle.

Là, il y trouve beaucoup de beaux coquillages, de singes de toutes sortes, même un squelette humain. Une maquette a aussi été créée pour expliquer comment on trouve les animaux à empailler.

Il fit le bilan de l’ensemble et sortit. Notre héros se rendit dans la rue puis dans une cafeteria où il rassembla toutes ses notes pour en faire un livre.

Quelques mois plus tard, le livre est vendu en cinq mille milliards d’exemplaires. Bref, il fit un très grand succès.

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email

par Adriana De Bortoli

 

Il fait chaud en ce mois de juin 2019. Sur la place, un excavateur se détache d’un énorme trou béant comme une fleur de métal aux teintes orangées mais froides. Ce gouffre de poussière a été creusé en lieu et place de l’ancien parking pour en bâtir un autre, encore plus grand. Rien ne bouge sur le cliché et pourtant, un homme en tee-shirt vert posté sur le trottoir semble admirer les mouvements saccadés de l’engin perdu dans la grisaille. Derrière lui, un autre homme avec son chien en laisse fuit le vacarme. Il s’apprête à emprunter la rue du Docteur-Lacaze, ma rue, celle où j’habitais.

À Montauban, cette petite rue prolonge celle de l’Hôtel-de-Ville et débouche sur la place Franklin-Roosevelt, la place où trône Notre-Dame-de-l’Assomption. La rue Lacaze a une particularité sur Google Maps. Pour la découvrir sur le plan, il faut zoomer et j’aime cette idée qu’elle vit par intermittence entre deux mondes. Un clic, elle apparait, un clic, elle disparait.

Je l’ai peut-être déjà croisé. Je ne peux pas dire que son visage me dit quelque chose, il est flouté. Peut-être sa silhouette, son chien au poil brun roux, lisse et brillant, je ne sais pas. Il porte une casquette, un tee-shirt, un bermuda et un sac à dos. Des baskets et des socquettes noires. Il semble regarder la vitrine de l’agence immobilière située à l’angle d’en face. Le chien, juste derrière lui, se trouve devant la boutique d’une dame adorable qui vendait, je me rappelle, de l’artisanat du monde. C’était aussi une guérisseuse. On le devinait à son regard débordant d’amour.

Comme la plupart des gens qui empruntent ce trottoir, l’homme ne sait pas qu’une autre rue commence à partir de la porte cochère immense qui se dresse à sa droite, dotée d’une porte piétonne et surmontée d’une imposte remarquable en fer forgé. Si je l’avais croisé, je lui aurais peut-être dit de lever la tête. Si je l’avais croisé. L’ai-je croisé ? Une idée me vient.

Quatre ans plus tôt, au même endroit, le porche de l’hôtel Montet-Noganets, bâtisse du XVIIIe siècle, s’offrait grand ouvert à toute visite inopinée. Dans le passage voûté sur croisée d’ogives qui s’ouvrait sur une cour, les pierres chuchotaient dans la pénombre pour ne pas perturber son désir. L’homme aurait peut-être franchi cet antre majestueux comme je l’avais fait moi-même un mois plus tard.

Dans l’angle, en lieu et place de l’agence immobilière, il aurait vu un mur de plantes diverses, savamment disposées par le fleuriste d’en face et qui, à cette heure du jour, était dehors. Et de cette femme, cheveux blonds, marchant d’un pas décidé devant lui, toute en élégance avec son slim bleu nuit, son haut azur et son sac de couleur assortie, aurait-il remarqué les sandales plates qui épousaient avec grâce les petits cailloux incrustés du trottoir ? À hauteur d’une des pâtisseries les plus raffinées et emblématiques de Montauban, aurait-il essayé de la séduire ?

Ou lui aurait-il préféré cette jeune brune élancée aux baskets blanches et tout de noir vêtue qui la devançait ? Un grand jeune homme brun approchait aussi. Mais bon, son cœur était peut-être déjà pris. Il aurait pu acheter un magazine, des cigarettes ou même jouer au tabac presse loto juste après. Il serait peut-être devenu millionnaire et aurait dépensé sans compter dans la boutique d’art située au no7.

Quatre ans après, deux ouvriers en face de lui disposent des plots sur la chaussée. Il m’échappe, je ne le vois plus. Je pense à mon départ du 15e et à mon arrivée à Montauban. J’imagine un dialogue entre la rue de Montauban dans le 15e et ma rue ici, entre l’immeuble du musée Bourdelle et l’immeuble un peu plus bas où est né Antoine Bourdelle puis, plus près de moi, entre le musée en travaux et le Centaure mourant qu’on a chassé du square…

À vrai dire, je suis perdue et ça ne va pas fort. Alors je reviens vers l’homme à la casquette et au chien, ça me rassure, je ne sais pas pourquoi, mais je le dépasse, j’ai une drôle d’intuition. Cette silhouette là-bas, au loin, ne serait-ce pas… moi ?

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email