Journal de bord de résidence

par Jacques Eglem

 

À l’extrémité du boulevard Irénée-Bonnafous qui borde la Roseraie, vous trouverez un rond-point récemment tracé sur la chaussée. N’en doutez pas, il est une invitation à refaire le chemin à l’envers… en remontant le temps !

Bien sûr cela reste une option, la plupart passent leur chemin vers d’autres ailleurs… Mais, croyez-moi, cette option-là vaut le détour !

Si votre flânerie le long du boulevard vous menait jusqu’aux années 1960, alors vous distingueriez, à l’emplacement de la roseraie, un vague parc ténébreux et fort mal entretenu. Si vous y prêtez plus d’attention encore, vous pourriez, le jeudi, y entendre les sifflets courts ou prolongés des enfants qui annonceraient, d’une cabane-mirador à une autre, votre arrivée. Passez votre chemin ; il serait dangereux de vous aventurer plus avant dans leur royaume…

Plus loin ou plus tard, vers les années 1965-1968 près de l’actuel petit parking, je serais étonné si vous ne croisiez pas un drôle de petit bonhomme vêtu d’un costume tyrolien, plume sur son chapeau de feutre vert et pipe au bec ; vous seriez surpris d’apprendre que nul, ici, ne connaissait son nom. Il s’agissait, paraît-il, d’un pauvre bougre que la guerre avait abandonné là… Ne soyez pas étonnés s’il lançait quelque juron dans un allemand rauque qui ferait peur aux enfants… même aux plus téméraires d’entre-eux !

Il y a peu, une dizaine d’années (vingt peut-être ?), s’il vivait encore, on aurait pu le trouver au dixième étage de cette barre d’immeubles au début de boulevard où il coulait des jours trop paisibles et ennuyeux…

Du terrain vague où il s’était installé, du cabanon qu’il partageait avec ses lapins et sa chèvre, il ne reste rien !… qu’un parking tout propre avec des marquages blancs sur noir pour que les automobiles y soient bien rangées…

Les anciens racontaient qu’un matin gris et triste, deux gaillards étaient venus expulser le guenilleux de sa friche. Et que ni les cris de la dispute, ni les sifflets des enfants n’avaient pu ou su alerter les grands. Impuissants, du haut de leur cabane-mirador, ils auraient assisté à ce qu’ils n’auraient jamais voulu voir, ni entendre : à leurs dires, le ton serait monté d’un cran, les injures tant en français qu’en allemand auraient fusées de toutes parts. Après les cris seraient venus les coups, qui se seraient abattus sur le malheureux.

Sous ses yeux larmoyants, aurait été allumé un feu dans lequel, une à une, ses affaires furent jetées.

« Il courait de l’un à l’autre pour tenter de sauver, du brasier, quelques objets en criant : Salauds ! Pas ça ! » aurait rapporté un enfant des cabanes.

« Le sommaire mobilier, les cages, les clapiers furent vite consumés. Puis on démonta le cabanon dont les planches, l’une après l’autre furent précipitées dans les flammes devenues hautes et ravageuses ; leurs crépitements et leurs claquements couvraient les pleurs de l’homme désespéré et désormais résigné », aurait raconté un autre témoin.

Vous voici arrivées, bonnes gens, au bout de ce périple au fil de l’histoire que seule la mémoire peut encore servir, car ici, comme ailleurs, on efface les cicatrices du passé d’un coup de bulldozer. Ici, la friche du marginal, rasée et bitumée : transfigurée en parking ! Là, les cabanes-miradors abattues avec leur vieux arbres tordus pour laisser place aux admirables parterres de roses rares et raffinées.

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par Micheline Boursiac-Petit

 

La difficulté, c’est de prendre son élan depuis les Griffouls, pour venir à bout de la côte de la rue de la Comédie. Après une grande inspiration gorgée des arômes provenant de la brûlerie Nellou, j’y vais. Je ne peux éviter le tressautement des pavés et le brinquebalement de mon vieux, très vieux vélo. Je n’ai pas le temps de m’interroger sur la signification des monogrammes en fer forgé qui illustrent les tympans de certains porches, autrefois hôtels particuliers de la noblesse montalbanaise. Parfois l’un d’eux est ouvert, j’ai juste le temps d’apercevoir une cour intérieure insoupçonnée, enclos de fraicheur et de silence historique ! Il est dit que Charles IX, Catherine de Médicis, Henri de Navarre, la reine Margot… et même Richelieu séjournèrent dans l’un d’eux ! Si je chutais encore devant celui d’Henri de Montauriol, apothicaire, nul doute qu’il me témoignerait autant de soins qu’à Charles VII, quelques siècles plus tôt.

Mais je ne suis pas historienne, et certainement très inconsciente d’oser parler de cette rue, l’une des plus chargées d’histoire, une histoire sans fin…

Cette rue de la Comédie, je la grimpe plusieurs fois par jour, presque « en danseuse » pour parvenir à bout de ce dénivelé qui peut couper le souffle et les jambes. Dès que l’on arrive au croisement de la rue d’Elie, on est sauvé. Normal ! On n’est pas loin du bar associatif. Il y aura toujours un regard pour vous accueillir et, peut-être, cet homme en fauteuil roulant, jean délavé et canotier protégeant une longue chevelure blanche, qui vous interpellerait histoire de parler un moment. Parler ? Surtout écouter. Son soliloque assourdissant tenait de la révolte, du monde à repenser, de l’individualisme dans notre société, et parfois se perdait dans des considérations obscures à ma compréhension.

Après l’effort de la montée, je laisse aller le reste de vitesse… repos… avant de retrouver d’autres pavés, censés permettre aux piétons de traverser en toute quiétude la rue Mary-Lafon. Les automobilistes n’ont pas encore compris le savant changement de couleur et d’épaisseur des petits cubes inégaux… mon vélo, si.

Je me retrouve devant ce qui fut autrefois la grande entrée du théâtre, celle d’avant le parvis, d’avant la façade actuelle, celle dont les immenses portes de bois ne sont ouvertes que rarement, qui font face à une autre comédie, la petite !

J’aime bien cette rue, surtout parce qu’elle mène au théâtre, elle est prometteuse, on la gravit le soir dans l’impatience et la certitude de vivre un moment unique. Retrouver ses amis, partager des émotions, parfois des moments de grâce. Dans cet empressement, le pas se cadence au rythme de la chanson de Paolo Conte ! Comédie… Comédie… la Comédie d’un jour, la Comédie d’ta vie ! Pomm pomm pomm…

« Comédie » : ce nom depuis la construction d’un petit « Jeu de Paume », bien avant celle du théâtre, où l’on donnait… la comédie.

Certains soir, pour que la jupe ne se prenne pas dans les rayons du vélo, je marche. Les boutiques ont fermé leurs portes, certaines leurs rideaux de fer, d’autres leurs grilles. Seul l’étalage des fruits et légumes persiste malgré l’heure avancée, c’est rassurant. Souvent des bavardages de sonorités inconnues, slaves ou indiennes, parviennent à mes oreilles, des rires, des hommes et des femmes qui prennent le temps de se parler, de blaguer à l’heure de la soupe dont le parfum s’échappe d’une fenêtre, là-haut dans les étages.

La galerie de Grégory « Baz’Art », qui est loin d’être du Bas Art, est encore ouverte elle aussi, pour les copains venus finir la journée, commenter l’actualité, la dernière expo de « Machin », refaire la critique d’Art, de cet Art qui part dans tous les sens dans notre monde contemporain. Le Mini Musée revendique sa place !

La dame qui tient la boutique de « fringues d’occasion » est en train de ranger ses bacs pleins de tissus de couleurs… Jeans, vestes, chemisiers, foulards et parfois plumes avec chapeau… Un amoncellement de frivolité pour les unes, une nécessité pour les autres ; matières douces, épaisses, fluides selon la destination du vêtement. Il m’est arrivé de pousser la porte dans la journée, et c’est comme si je rentrais dans une grotte de tissu, d’odeurs, d’accessoires féminins, sacs, ceintures, fanfreluches parfois défraichies d’avoir étés trop portées. Combien d’histoires, de bonheurs, de drames, de femmes, d’hommes, d’enfants derrière ces vêtements… Je pense à l’accumulation de vêtements que Boltanski avait installé au Grand Palais pour matérialiser les milliers d’êtres exterminés dans les camps de concentration.

Mais bon sang… mais bien sûr ! rue de la Agulharia… de la Gulharia ! C’est la rue de l’Aiguille, celle du tissu, celle des drapiers, dont les hôtels communiquaient avec les ateliers du vallon de la Mandoune, utilisant les différences de niveau pour l’installation des métiers, étendre et sécher les tissus…. je vois les colis déchargés à dos d’homme depuis les gabarres naviguant sur le Tarn, transportés à dos de mulet jusque vers les entrepôts, dont certains furent ouverts récemment pour une exposition de photographies. J’avais été impressionnée par les dimensions des salles, des énormes voûtes de briques et par l’ambiance intacte conservé par ce lieu, fermé depuis… ?

Aiguille, drap, fil, tissage, empreinte, impression, indiennes… tout ces mots s’appellent dans ma mémoire… mais ceci est une autre histoire…

Dernier coup d’œil à droite vers le café « chez Barroso » pour voir des tablées d’hommes, dehors ou dedans, où les voix se répondent, se surenchérissent par-delà la musique, dans le joyeux cliquetis des verres et des chaises bousculées.

Traverser la rue… enfin… le Théâtre et ses Lettres d’Automne !

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par Anna Bringuy

 

Normalement, il suffit d’appuyer sur le bouton métallique doté d’un petit point lumineux bleu en son centre, et la porte s’ouvre. Mais, très souvent, la tête doit faire une torsion en arrière, les yeux cherchent vers le haut un début de mouvement descendant ou, à l’inverse, il faut se pencher au-dessus de la balustrade du mur pour pouvoir apercevoir le frémissement prometteur d’un mouvement ascendant. Le bruit de quelque chose qui s’ouvre, se referme, est aussi un bon signe.

Mais il n’y a pas de certitude absolue, la panne existe.

À l’intérieur, les « bonjour » ne fusent pas. Enfin, cela dépend de la bonne volonté et de la convivialité des passagers. Les corps sont transis par une neutralité, une sorte de pacte de non agressivité, à cause de la promiscuité dans l’espace compté : pas plus de dix personnes ou mille kilos.

Les regards se fixent ailleurs : porte, indicateur d’étage, téléphone portable, bouton d’alarme…

Moi, j’aime regarder dehors, à travers les vitres sales. Je ne me lasse pas d’admirer le pont des Consuls en briques roses et pierres blanches, je suis bien dans le Sud-Ouest. Si par bonheur l’occupation des lieux le permet, je me retourne carrément et embrasse l’enfilade des maisons étroites de plusieurs étages, ou s’agit-il plutôt de petits immeubles ? hauts en couleurs, blottis contre je ne sais quel élément naturel. Je sens comme un parfum d’Italie et ça me réchauffe le cœur. J’ai bien fait de poser mes valises ici.

Quelques petits tremblements, grincements et hésitations, rien de grave, et la porte s’ouvre. Des regards complices, initiés à la prise de risque, s’échangent. J’enjambe avec allégresse le seuil légèrement décalé, ce n’était pas pour cette fois-ci, il faut avoir de la chance dans la vie. Je longe le théâtre Olympe-de-Gouges, prête à faire cause commune avec elle, mais quand même pas jusqu’à l’échafaud, et traverse la place Lefranc-de-Pompignan.

La dernière fois que j’ai pris cet ascenseur, c’était le 12 mars 2020. J’ai partagé l’espace avec un homme, je dirais de petite taille, stature carrée, peau mate, chevelure très noire et dense, yeux noirs, regard indifférent, sac en plastique plein à la main droite. Son « bonjour » en réponse au mien m’était agréable, mon « au revoir » assorti d’un franc « bonne journée » a suscité un simple hochement de la tête, ses yeux déjà ailleurs, direction le café Barroso où je n’irais pas.

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