Rencontres confinées

par Anna Bringuy

 

Normalement, il suffit d’appuyer sur le bouton métallique doté d’un petit point lumineux bleu en son centre, et la porte s’ouvre. Mais, très souvent, la tête doit faire une torsion en arrière, les yeux cherchent vers le haut un début de mouvement descendant ou, à l’inverse, il faut se pencher au-dessus de la balustrade du mur pour pouvoir apercevoir le frémissement prometteur d’un mouvement ascendant. Le bruit de quelque chose qui s’ouvre, se referme, est aussi un bon signe.

Mais il n’y a pas de certitude absolue, la panne existe.

À l’intérieur, les « bonjour » ne fusent pas. Enfin, cela dépend de la bonne volonté et de la convivialité des passagers. Les corps sont transis par une neutralité, une sorte de pacte de non agressivité, à cause de la promiscuité dans l’espace compté : pas plus de dix personnes ou mille kilos.

Les regards se fixent ailleurs : porte, indicateur d’étage, téléphone portable, bouton d’alarme…

Moi, j’aime regarder dehors, à travers les vitres sales. Je ne me lasse pas d’admirer le pont des Consuls en briques roses et pierres blanches, je suis bien dans le Sud-Ouest. Si par bonheur l’occupation des lieux le permet, je me retourne carrément et embrasse l’enfilade des maisons étroites de plusieurs étages, ou s’agit-il plutôt de petits immeubles ? hauts en couleurs, blottis contre je ne sais quel élément naturel. Je sens comme un parfum d’Italie et ça me réchauffe le cœur. J’ai bien fait de poser mes valises ici.

Quelques petits tremblements, grincements et hésitations, rien de grave, et la porte s’ouvre. Des regards complices, initiés à la prise de risque, s’échangent. J’enjambe avec allégresse le seuil légèrement décalé, ce n’était pas pour cette fois-ci, il faut avoir de la chance dans la vie. Je longe le théâtre Olympe-de-Gouges, prête à faire cause commune avec elle, mais quand même pas jusqu’à l’échafaud, et traverse la place Lefranc-de-Pompignan.

La dernière fois que j’ai pris cet ascenseur, c’était le 12 mars 2020. J’ai partagé l’espace avec un homme, je dirais de petite taille, stature carrée, peau mate, chevelure très noire et dense, yeux noirs, regard indifférent, sac en plastique plein à la main droite. Son « bonjour » en réponse au mien m’était agréable, mon « au revoir » assorti d’un franc « bonne journée » a suscité un simple hochement de la tête, ses yeux déjà ailleurs, direction le café Barroso où je n’irais pas.

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