Rue de la Mandoune, entre le pont des Consuls et le Pont-Vieux

par Laurent Brissieux

 

On était de passage à Montauban, chez des cousins du côté de ma mère, Isabelle et Ghislain. C’était la première étape d’un trajet devant nous emmener vers le Languedoc-Roussillon où nous devions faire de la petite et moyenne randonnée. Oublions le « petite et moyenne » qui me navrait, j’allais enfin vivre ce dont je n’arrêtais pas de rêver en feuilletant ce catalogue d’équipement pour campeurs et en caressant cette gamelle en fer que mon père avait bien voulu m’acheter quand on faisait les courses. Au final, la partie randonnée s’est résumée à un chemin caillouteux que les voitures ne désertaient même pas. J’en étais pour mes frais en matière d’exploration et finalement, la grande aventure a été un jeu de rôle avorté que Luc, mon grand-frère, « mastérisait » pour moi au petit bonheur dans la voiture. En effet, le périple s’est assez vite mué en tournée pour visiter des maisons, le rêve de villégiature méridionale de ma mère. J’ignorais encore que ces deux jours chez mes cousins resteraient ancrés en moi comme le premier souvenir du sud. Montauban, le sud ? Ceux qui sont plus au sud y trouveront à redire, mais le fait est qu’on est toujours au nord d’un autre.

Mon frère avait été choisi pour être le parrain de la deuxième fille de Ghis et Isa, née quelques mois plus tôt. Baptême protestant dont je n’ai rien vu car c’est après coup qu’on est venus récupérer Luc. Depuis, nos cousins ont emménagé hors du centre-ville, dans une maison. Mais leur appartement d’alors devait être non loin de la Mandoune, car on ne marchait pas depuis longtemps quand on a traversé le quartier à la nuit tombée. Ce n’était pas encore l’été, mais je me souviens avoir été frappé par la touffeur de l’air. Il n’était pas moite comme ça peut être le cas en Bretagne quand il fait chaud. Non, un air plutôt sec, et doux. Je cherche à décrire une impression que je n’ai plus vraiment retrouvée depuis, comme si des draps gonflés d’un vent tiède s’appliquaient intégralement contre ma peau. C’est baignant dans cette découverte que je marchais avec les femmes en direction de je-ne-sais-quelle animation foraine. Ce ne pouvait pourtant pas être les Quatre-cents coups… Ma petite cousine, l’aînée des deux filles de nos cousins, marchait devant, en propriétaire des lieux, sur le petit muret longeant le parking, en bas du talus. C’est ce détail qui me fait situer le trajet dans la rue de la Mandoune, juste après le pont des Consuls, en direction du Pont-Vieux dont nous avons ensuite monté le « rampaillou ». Que des piétons puissent en faire l’ascension est bien le signe qu’il y avait une sorte de fête en ville ce jour-là.

Mandoune est un nom de femme, celle de Mandou, un meunier qui travaillait dans les environs du temps où un ruisseau les parcourait, ruisseau recouvert depuis par la chaussée et le parking. Je m’arrêterai sur ce point où finit la légende et où s’égare la rumeur en disant qu’on lui prêtait beaucoup de charmes. Pour moi, que mon âge privait de la partie de fléchettes au Flamand, avec mon frère et mon cousin, la Mandoune est un lieu dévolu à la féminité, celle de ma mère et de ma grande-cousine que j’entendais bavarder à côté de moi et celle de sa fille que je voyais marcher prestement devant, sur ce muret. Plus tard, j’ai promené là-bas le souvenir d’une autre fille, quand j’étais étudiant. Sans doute l’une des propriétés magiques du quartier.

Le coin est typique de la ville. Quand on marche au bas des deux ponts, on voit s’étager des façades variées, pas toujours en brique, sur plusieurs niveaux, ainsi que, de loin en loin, les marches de plusieurs escaliers y serpentant ; un vrai petit dédale où l’on peut s’égarer en retrouvant immanquablement son chemin. L’aventurier en éternel devenir y trouve son compte.

Devenu adulte et muté dans la région, j’aimais y courir, avant d’émigrer à mon tour vers un horizon plus campagnard, néanmoins à proximité de la ville. Curieusement, le jogging à la campagne présente moins d’attraits. Certes, je varie les itinéraires, mais avec la distance qu’il faut parcourir pour gagner de nouveaux territoires, je me retrouve souvent en vase clos. En ville, on bifurque et rebifurque très vite. On compose au fur et à mesure de la course. Si j’y reviens, ce sera spécial. Et si je choisissais de me perdre à la Mandoune, de m’y perdre vraiment ? Le jeu serait de prendre cet escalier que je me promettais toujours d’emprunter. Il y aurait bien une venelle parallèle à celle qui court à flanc de colline… Je crois qu’il y a une autre rue sur la gauche, là, cachée par le renfoncement du mur, avant de regagner celle qui nous ramène dans la ville normale. Je pourrais peut-être accéder à une galerie souterraine où je rejoindrais ce ruisseau disparu dont l’eau est, paraît-il, très bonne. Voilà : je me présenterai sous ce porche, et une vieille dame me prenant en sympathie me ferait passer par sa cave. J’aurais un secret à partager.

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